Le maga de Youcha

Guy Gilsoul Journaliste

L’art brut existe-t-il encore ? Oui, si l’on en juge par les ouvres de Youcha dont c’est la première exposition organisée hors de sa boutique au Maroc

Bruxelles, galerie l’Art en Marge, 312, rue Haute. Jusqu’au 6 mars. Du mercredi au vendredi, de 12 à 18 heures ; le samedi, de 11 à 16 heures. Tél. : 02 511 04 11.

En plein c£ur de la médina d’Assilah, au Maroc, parmi les boutiques de casseroles, tapis, verres à thé et bibelots en plastique, fer blanc et verre, il y a l’enseigne de Youcha. Une seule pièce minuscule et encombrée, mi-boutique de souvenirs, mi-bistrot, avec, dans le fond, une paillasse pour la sieste et, partout, entassés, des rouleaux que Youcha déroule sans se lasser dès qu’un amateur s’approche. A peine la quarantaine, les cheveux ras et la moustache lourde, l’artiste reste un enfant des rues sans diplôme, mais il peint depuis toujours, les yeux grands ouverts sur le clocher de l’église qui jouxte, là-bas, le minaret du quartier. Au-delà, il y a la mer et ses rafiots dans lesquels embarquent, à dix, vingt ou trente, les jeunes en quête des paradis européens. Il y a aussi le vendeur de journaux, le grésillement de la radio et les annonces répétées des morts, noyés entre la côte africaine et Gibraltar. Puis la vie dans les ruelles qu’encerclent depuis cinq siècles d’imposants remparts portugais.

Alors, sur des toiles de coton, des chaises, des tables, le mur, une palissade, un morceau de chemise ou parfois du papier, Youcha dessine des villes, des dromadaires, des ânes et des tours qui plient mais ne rompent pas. Il commente le monde, et le monde a rendez-vous au bout de son pinceau : le fabuleux y discute avec le délirant, le politique avec le bleu de la nuit. Partout, les bruns d’une planète qui, à l’entendre, ne va pas bien du tout, entraînent la foule de ses héros comme le ferait un glissement de terrain. Du reste, rien n’est droit, d’aplomb ou en équilibre dans ses compositions. Tout y bascule, comme dans l’arche de Noé du célèbre Uccello. De l’Art, Youcha ne sait rien.

Tout enfant déjà, il créait des spectacles pour les gosses avec un sens inné de la récupération. Depuis toujours, il s’amuse à jouer le chevalier des sables terrassant tous les dragons d’Assilah. Youcha, découvert par Jean-Pierre Van Tieghem, est une de ces perles rares qu’aurait aimé rencontrer Jean Dubuffet et qu’à coup sûr il aurait inscrit dans sa célèbre compagnie de l’art brut.

Guy Gilsoul

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