Le libéraltruisme

Pendant très longtemps, le libéralisme politique, c’est-à-dire le combat pour le renforcement de la liberté individuelle et pour les droits de l’homme (qui en constituent l’expression la plus parfaite), fut perçu comme une valeur de gauche. La droite, elle, défendait les avantages acquis et les privilèges. Arriva le marxisme. Avec le concept de classe sociale, il mit l’accent sur le combat collectif, mais toujours dans le dessein de renforcer la liberté individuelle. Puis vint le communisme, qui fit du collectif non plus un moyen, comme chez Marx, mais une fin en soi, rejetant la liberté politique dans le cimetière des  » concepts bourgeois « . La droite s’en empara, confondant allègrement le libéralisme politique, qui vise à l’autonomie de chaque individu, avec son dérivé économique, qui vise à l’autonomie de chaque entreprise. Ils sont pourtant bien distincts : l’un porte sur la démocratie ; l’autre, sur le marché.

La gauche a raison, aujourd’hui, de revendiquer l’idéal libéral, même s’il est très difficile de récupérer ce mot, affaibli par sa dérive économique. Demain, plus qu’hier, bien des combats seront menés par des partis se revendiquant de gauche pour la défense des libertés existantes, en particulier celle de travailler, et pour la conquête de libertés nouvelles, notamment en matière de m£urs. Mais la gauche devra aussi expliquer que la liberté individuelle peut conduire au désastre collectif : si elle est la seule valeur reconnue, si elle n’est pas limitée par les exigences de la liberté des autres, chacun n’aura plus de raison de respecter le moindre contrat ni d’être loyal à l’égard de quelque collectivité que ce soit. La gauche, si elle veut rester à l’avant-garde du changement social, devra se faire la championne de valeurs inédites, vouées à la prise en compte par chacun des exigences de la liberté d’autrui, en particulier des plus pauvres et des générations futures. Cela s’appelle l’altruisme, dans lequel chacun cherche son bonheur dans celui des autres.

L’une des grandes questions politiques de demain sera ainsi de rendre compatibles libéralisme et altruisme et d’en tirer un projet. La droite le cherchera dans la généralisation de la charité et la promotion des fondations. La gauche le construira par la mise en place de nouvelles institutions publiques. A condition d’en finir au plus vite avec les enfantillages. l

j@attali.com

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