Le jeu de dupes

Quitter la bande de Gaza pour se renforcer en Cisjordanie, avec l’aide américaine :

Ariel Sharon  » vend  » son plan à George Bush

De notre correspondant à Tel-Aviv

Historique  » : c’est ainsi que les éditorialistes israéliens qualifiaient la rencontre, mercredi 14 avril, entre George Bush et Ariel Sharon, au cours de laquelle les deux hommes ont échangé des lettres fixant les modalités de l’évacuation par Israël de la bande de Gaza et de quatre colonies habitées de Cisjordanie. Cette rencontre (la 9e entre les deux hommes depuis l’élection de George Bush) n’a pas été facile à organiser. Parce que le Proche-Orient n’est plus vraiment la préoccupation principale du président américain dont les yeux sont désormais braqués sur les difficultés de la coalition en Irak. Quant à Sharon, il n’est pas sûr de pouvoir tenir ses engagements puisque son parti, le Likoud, reste profondément divisé sur son plan de retrait unilatéral de Gaza. En outre, les formations d’extrême droite se déclarent prêtes à quitter la majorité, et rien ne permet d’affirmer que le parti travailliste de Shimon Peres, également partagé entre les partisans d’une opposition dure et les  » pragmatiques « , favorables à la création d’un gouvernement d’union nationale, acceptera de les remplacer au pied levé.

Afin de calmer les faucons de son parti, alliés au  » Yesha  » (le lobby des colons de Cisjordanie et de la bande de Gaza), Sharon a promis d’organiser, le 2 mai, un référendum interne au Likoud. Si les ultras devaient l’emporter, le Premier ministre israélien devrait renoncer à son plan de séparation comprenant le démantèlement des colonies juives de Gaza. Son fauteuil serait également menacé, ce qui explique pourquoi l’engagement de Bush en faveur de son projet est crucial à ses yeux.

Officiellement, le Premier ministre ne fait pourtant pas campagne en faveur de son plan. Avant de s’envoler pour Washington, il a cependant promis qu’Israël n’évacuerait jamais û et renforcerait û ses cinq grands blocs de colonies en Cisjordanie. Quant à son entourage, il insiste sur le fait que les implantations de la bande de Gaza appelées à être démantelées  » ne représentent pas un enjeu stratégique important  » et que l’armée israélienne  » pourra continuer à pénétrer comme elle le souhaite dans ce territoire afin de combattre le terrorisme « . De plus, afin de mieux faire passer la pilule, Sharon et ses conseillers ont convaincu le président américain de soutenir leur thèse selon laquelle Israël ne reviendra jamais sur ses frontières internationalement reconnues du 6 juin 1967 (date du déclenchement de la guerre de Six Jours, au cours de laquelle la bande de Gaza et la Cisjordanie ont été conquises). Dans la foulée, la Maison-Blanche, qui presse, publiquement du moins, l’Etat hébreu de respecter les engagements pris dans le cadre de la  » feuille de route  » (un plan censé déboucher sur la création d’un Etat palestinien indépendant en 2005 mais qui n’a jamais été appliqué), accepte la position israélienne niant le droit au retour des réfugiés palestiniens en cas de conclusion d’un accord de paix permanent.

Selon les derniers sondages, les opposants au retrait de Gaza et les partisans du plan Sharon seraient à égalité parmi les 230 000 militants du Likoud. Mais, hors de ce parti, 65 % des Israéliens soutiennent l’initiative du Premier ministre et se prononcent même en faveur d’une évacuation rapide de la bande de Gaza. C’est sur cette majorité que le Premier ministre s’appuie pour légitimer son projet. Faisant feu de tout bois, ses proches suggèrent que Washington délie sa bourse (de 2 à 5 milliards de dollars, selon la presse israélienne) pour aider les 7 500 colons de Gaza à se réinstaller dans le désert du Néguev. Cyniquement, les amis de Sharon, qui ont négligé le développement des petites villes endormies du sud du pays au profit des implantations en territoires palestiniens, affirment désormais que  » le retrait de la bande de Gaza permettra enfin de réaliser le rêve de David Ben Gourion, le fondateur de l’Etat, de faire reverdir le désert « .

Pour leur part, emmenés par les ministres Israël Katz (Agriculture), Ouzi Landau (sans portefeuille) et Nathan Chtaransky (Diaspora), les opposants au redéploiement israélien multiplient les prédictions apocalyptiques selon lesquelles la bande de Gaza se transformera en un enfer si Israël cesse d’en occuper une partie.  » Ce territoire deviendra un Etat islamique gouverné par le Hamas, une sorte de zone de non-droit accueillant tous les Ben Laden locaux « , martèle Landau.  » Nous devons d’abord écraser la terreur et attendre que la situation se stabilise avant d’envisager autre chose avec une Autorité palestinienne entièrement remaniée ( NDLR : c’est-à-dire sans Yasser Arafat) et purgée de ses assassins.  »

La campagne lancée par les chefs de file des ultras est tonitruante. Outre les panneaux d’affichage géants loués dans le centre des grandes villes du pays, des milliers d’affiches sont collées le long des axes de circulation, où des militants du Yesha distribuent des autocollants présentant le démantèlement des colonies comme  » le début de la fin « . En fait, les faucons espèrent apeurer l’opinion, rendue frileuse par l’Intifada, en lui faisant croire que le retrait de Gaza entraînerait au sein du gouvernement le retour de Shimon Peres, donc des accords de paix d’Oslo et du dialogue avec les Palestiniens. Cependant, Katz, Chtaransky et Landau ne pèsent pas grand-chose dans la vie politique israélienne. En réalité, pour connaître le sort réservé au plan Sharon, il faudra attendre qu’il présente la version définitive de son projet à son gouvernement et à la Knesset, à partir du 18 avril. C’est alors que les poids lourds du Likoud, tels les ministres Benyamin Netanyahu (Finances), Limor Livnat (Education) et Silvan Shalom (Affaires étrangères) se prononceront. En fonction de considérations idéologiques (le départ de Gaza signifierait l’abandon partiel de la doctrine du  » Grand Israël « , qui constitue le socle idéologique du Likoud) mais également tactiques, puisque Netanyahu, Livnat et Shalom ne cachent pas leur ambition de succéder à Sharon.

Colère palestinienne

A Ramallah, où la classe politique est en effervescence, Yasser Arafat, son Premier ministre Ahmed Qoreï, et les autres responsables de l’Autorité palestinienne (AP) feignent d’approuver le démantèlement des colonies de Gaza. Mais leurs sourires cachent mal leur nervosité. Car Sharon continue d’affirmer qu’Israël  » n’a pas de partenaire pour la paix  » et que son initiative unilatérale sera suivie par d’autres.

L’AP redoute d’autant plus l’avenir que le sort de Gaza a été négocié par Dov Weisglass, le directeur de cabinet de Sharon, et par la conseillère américaine à la sécurité présidentielle, Condoleezza Rice, sans que les Palestiniens, qui sont pourtant les principaux intéressés, n’aient été consultés en quoi que ce soit. Certes, Bush a également invité le président égyptien Hosni Moubarak (dont l’armée pourrait prendre le relais de Tsahal sur la frontière sud de la bande de Gaza) et le roi Abdallah de Jordanie. Mais ces deux alliés de Washington ne se sont probablement pas déplacés pour faire valoir le point de vue palestinien, mais pour examiner avec leur hôte américain les moyens d’appliquer le plan Sharon en évitant trop de soubresauts.

Peu avant le départ de Sharon pour ce  » sommet historique « , Qoreï a vertement critiqué le processus en cours. Dénonçant le fait qu’Israël garderait cinq grands blocs d’implantations en Cisjordanie et bénéficierait de subsides américains,  » qui auraient pu être utilisés pour remettre les infrastructures de la bande de Gaza en état « , il a également vilipendé l’ostracisme avec laquelle l’AP est traitée.  » Ce n’est pas en décidant à leur place que l’on convaincra les Palestiniens d’appliquer la ô feuille de route  » et d’interrompre l’Intifada, a-t-il notamment déclaré. Ces initiatives ne renforcent pas les chances de la paix ; elles les détruisent, et personne ne pourra dire que nous n’avons pas prévenu.  »

Serge Dumont

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