» Le Hamas peut évoluer « 

Christian Makarian

François Bujon de l’Estang, ancien ambassadeur de France à Washington, appelle à la patience au lendemain des élections en Palestine

Pensez-vous que la victoire écrasante du Hamas en Palestine soit une conséquence directe de l’intervention américaine en Irak ?

E Je ne sais pas si l’on peut répondre de façon complètement affirmative dans la mesure où il y a suffisamment de raisons endogènes entre Israël et la Palestine pour justifier la percée du Hamas aux élections. Les Palestiniens ont surtout réagi aux douze années de gouvernement du Fatah, auquel ils reprochent de ne pas avoir su organiser les prémices d’un futur Etat. N’oublions pas qu’au Moyen-Orient d’autres élections ont produit des résultats très surprenants. C’est le cas de l’Iran, qui a porté Mahmoud Ahmadinejad au pouvoir, marquant ainsi l’avancée d’un certain extrémisme. Les Frères musulmans, qui ont fortement progressé lors des dernières élections égyptiennes, s’inscrivent dans le même mouvement. Et les dernières élections irakiennes ont été marquées par la prééminence des chiites. Churchill disait que les élections sont la meilleure et la pire des choses. Dans des pays qui ne sont pas dotés d’une tradition démocratique suffisamment ancrée, le principe électif peut aboutir à des résultats très différents de ceux qu’espèrent les promoteurs de la démocratie.

Un débat s’anime entre les défenseurs de la démocratie et ceux qui pensent qu’il faut d’abord être mûrs avant de l’exercer. La démocratie peut-elle seulement se définir par le recours aux élections ?

E La démocratie est un concept complet. D’abord, elle ne peut pas se créer du jour au lendemain dans des pays qui n’en ont pas la tradition. Les démocraties occidentales ont mis des décennies, voire des siècles, à s’installer et à progresser.

Que reste-t-il du fameux projet américain de  » Grand Moyen-Orient  » ?

E C’est un projet conçu par l’administration Bush dans le dessein de propager la démocratie au Moyen-Orient afin d’aider à résoudre les problèmes qui se posent à cette région. A la lumière de ce qui vient de se passer en Palestine, on peut s’interroger sur le bien-fondé de ce principe.

Les Etats-Unis ont fermement refusé tout dialogue avec le Hamas tant qu’il refusera d’abroger une disposition de sa Charte stipulant la destruction de l’Etat d’Israël. Comment faire avancer la paix alors que le dialogue est impossible ?

E Le Hamas peut évoluer et modifier son langage. Il faut certes suivre de près la position américaine, mais il sera tout aussi intéressant d’observer l’attitude des nouvelles autorités palestiniennes une fois installées au pouvoir. Sans compter que, pour y voir clair, il faudra attendre le résultat des élections israéliennes du 28 mars prochain.

Pensez-vous qu’Israël puisse être, à son tour, tenté par l’extrémisme de droite, qui profiterait à Benyamin Netanyahu ?

E Il est possible qu’Israël soit amené à se durcir, mais il convient de rester prudent, car rien n’assure qu’il en sera ainsi.

Le Hamas est soutenu par plusieurs pays musulmans, dont l’Iran, qui entend se doter de la bombe atomique. Pour empêcher cette éventualité, les Etats-Unis et l’Europe ont choisi la voie diplomatique. Pensez-vous que cela sera suffisant ?

E La voie du dialogue a été explorée non par les Etats-Unis, mais par l’Europe. Pendant deux ans, la troïka (Royaume-Uni – Allemagne -France) a négocié avec l’Iran en cherchant à lui offrir des avantages économiques – notamment des possibilités contrôlées en matière de nucléaire civil – en échange de l’abandon de certaines technologies susceptibles de développements militaires. Les Iraniens ont désormais mis fin, ou presque, à ce dialogue en annonçant au mois d’août 2005 leur intention de reprendre la conversion en hexafluorure, puis, fin novembre, leur volonté de terminer le pilote d’enrichissement qu’ils construisent à Natanz. Nous sommes au pied du mur en ce qui concerne ce dossier. Si l’Iran, au sujet duquel il faut rappeler qu’il a signé le traité de non-prolifération et qu’il ne respecte pas l’accord de contrôle avec l’Agence internationale de l’énergie atomique, persiste dans son attitude, il faudra que la communauté internationale se tourne vers d’autres moyens et, probablement, vers un durcissement. l

Christian Makarian

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