Le grand tournant ?

Seules survivantes des crimes de Marc Dutroux en 1995 et 1996, Sabine Dardenne et Laetitia Delhez vont livrer des témoignages très attendus à Arlon. L’une n’a vu que Dutroux, l’autre implique Nihoul sur la foi de ses avocats, auxquels la chambre des mises en accusation de Liège a donné, partiellement, raison

Sabine et Laetitia. Laetitia et Sabine. L’un des prénoms veut dire  » joie  » en latin, l’autre provient du peuple des Sabins, auxquels les Romains enlevèrent de force leurs femmes. Ces deux prénoms jumelés, comme Julie va avec Melissa et An avec Eefje, ne présentent rien de commun, si ce n’est, pour ces filles, d’avoir été kidnappées à des dates différentes par les mêmes individus, Michel Lelièvre et Marc Dutroux, séquestrées et violées par le second, puis délivrées ensemble, le 15 août 1996. Sabine Dardenne, c’est une captivité de quatre-vingt-un jours, à l’âge de douze ans et demi, un écrasement total du corps et de l’âme par un adulte pervers, dans la puissance et la nuisance de ses moyens ( lire aussi en page 18). Pour Laetitia Delhez, 14 ans, une plongée dans sept jours d’horreur.

Ces moments passés ensemble dans la cache de Marcinelle ne donnent pas aux jeunes femmes une position identique dans le procès. Et pas seulement parce que, absente jusqu’à présent de la cour d’assises d’Arlon, Sabine interviendra comme témoin, lundi 19 avril prochain, sous la foi du serment de  » dire toute la vérité et rien que la vérité « , alors que Laetitia, s’étant déjà constituée partie civile, a pu assister à certaines audiences et ne pourra parler sous serment, le 20 avril, que si aucune partie ne s’y oppose. A défaut de cet accord unanime, elle serait entendue  » à titre de renseignement « .

Depuis que la défense de Laetitia Delhez a été reprise, sur le tard, par deux avocats médiatiques du barreau de Bruxelles, Mes Jan Fermon et Georges-Henri Beauthier, les deux jeunes femmes sont devenues pratiquement antagonistes, en raison de lectures différentes de leur affaire.  » Lorsque nous avons accepté de défendre Laetitia, en février 2002, explique Georges-Henri Beauthier, nous l’avons fait à la condition d’être actifs.  »  » Nous ne voulions pas être des objets décoratifs « , renchérit Jan Fermon.  » Je veux savoir. Faites ce que vous voulez pour savoir… « , leur a répondu Laetitia. Les deux hommes se sont donc plongés avec ardeur dans les 400 000 pages du dossier. Ils n’ont pas eu le temps matériel d’en prendre suffisamment connaissance pour demander des devoirs d’enquête supplémentaires avant l’expiration du délai procédural de la fin du mois de février 2002. Mais, lors de la chambre du conseil de septembre 2002, leurs plaidoiries ont alimenté l’hypothèse d’une organisation criminelle impliquée dans le trafic de drogue, de filles de l’Est, de faux documents… et d’enfants.  » Dutroux, pervers isolé, on n’y croit pas, s’exclame Me Beauthier. C’est un tout, et dans ce tout, il y a Nihoul !  »

Effet de la relation de confiance entre un client et son défenseur : Laetitia Delhez a retourné sa constitution de partie civile contre l’accusé bruxellois, qu’elle n’a pourtant jamais vu durant sa brève séquestration et qu’elle n’accusait pas jusqu’alors. Ses avocats ont mis en exergue deux phrases tirées de sa première déclaration aux enquêteurs, entendues dans la bouche de Marc Dutroux, discutant au téléphone avec un(e) interlocuteur(trice) inconnu (e) :  » Michel(le)  » ou  » Jean-Michel  » et, plus loin,  » ça a marché « . L’intense trafic téléphonique entre Michel Nihoul et Marc Dutroux, les jours précédant et suivant son enlèvement, le 9 août 1996, ainsi que, le 10 août, la remise de 1 000 pilules d’ecstasy de Nihoul à Lelièvre ont permis aux avocats de redonner corps à l’hypothèse d’un rapt programmé et rémunéré par le  » cerveau  » Nihoul, au bénéfice d’un demi-monde affairiste et politique. Soit un retour à la case départ. Le juge d’instruction Jean-Marc Connerotte et le procureur du roi de Neufchâteau Michel Bourlet avaient, en effet, communiqué cette conviction à l’opinion publique et au monde politique. A la Chambre, l’enquête parlementaire de 1996-1997 a porté sur  » l’affaire Dutroux-Nihoul et consorts « , même si, déjà, un doute sérieux pesait sur la culpabilité du Bruxellois. L’instruction au long cours de Jacques Langlois a permis de donner des explications rationnelles, fondées sur des faits avérés (la réparation de l’Audi 80 de Nihoul avec l’aide de Dutroux), à ces troublantes coïncidences. Mais la chambre des mises en accusation de Liège, tout en encensant le travail du juge chestrolais, a renvoyé Nihoul devant les assises, s’interdisant de  » pré-juger  » sur le fond. La bataille autour de la  » théorie du réseau  » s’est donc trouvée relancée sur la place publique. Dans ce contexte enflammé, les déclarations de Sabine Dardenne, invariables depuis le début, constituent une pierre d’achoppement. Elle n’a vu et subi que Marc Dutroux durant sa longue détention et, loin d’être une  » cache de transit  » (Me Beauthier), le  » trou  » de Marcinelle aurait pu se refermer sur elle si, comme le pense le juge Langlois, Marc Dutroux a enlevé Laetitia pour pouvoir se défaire de la gamine insoumise.  » Nous respecterons le témoignage de Sabine « , a promis Jan Fermon.

De son côté, l’avocat tournaisien de Sabine Dardenne, Me Jean-Philippe Rivière, ne prétend pas, comme ses confrères, refaire toute l’enquête ni l’enquête sur l’enquête. Présent depuis le début aux côtés de sa cliente, il s’est donné pour principe de n’intervenir que dans le volet la concernant. Remarquablement discret pendant des années, il est monté au créneau lorsque le procureur du roi Michel Bourlet a minimisé le témoignage de Sabine, en suggérant qu’elle aurait été sous l’emprise du Rohypnol, ce médicament qui efface les souvenirs. Or son témoignage, outre les corps des autres victimes retrouvés, sur les indications de Dutroux, à Sars-la-Buissière et à Jumet, constitue la pièce maîtresse de l’accusation… Il faut espérer qu’il ramène le procès d’Arlon à son véritable centre de gravité : les accusés et les faits qu’on leur reproche.

Marie-Cécile Royen

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