Le grand patron

Laurence Van Ruymbeke
Laurence Van Ruymbeke Journaliste au Vif

L’homme soupire d’aise.  » A vrai dire, je ne suis pas fâché d’avoir quitté la Bourse.  » Luc Willame sait de quoi il parle : jusqu’à ce que son actionnaire principal, le japonais Asahi Glass, en prenne le contrôle total, au printemps 2002, le groupe verrier qu’il dirige, Glaverbel, était soumis aux caprices des marchés financiers.  » Ces pressions, terribles, amènent certains chefs d’entreprise à sacrifier leur éthique et à communiquer du vent, pour des raisons financières et pour contenter, à très court terme, les marchés boursiers, dit-il. Depuis les années Reagan, le grand patron est devenu soit un héros, soit l’ennemi n° 1. Dans tous les cas, un personnage très médiatisé, dont la préoccupation majeure est de faire des annonces qui satisfassent les analystes et les investisseurs.  » Avec les dérapages que l’on sait, comme chez Enron, WorldCom ou Ahold. Résultat : bien des patrons passent aujourd’hui pour de mauvais bougres. Il doit certes se trouver quelques brebis galeuses dans leurs rangs, comme partout, mais elles sont minoritaires.  » Les chefs d’entreprise ne sont pas des princes : ce sont des marchands, rappelle Luc Willame. Jamais ils ne pourront multiplier la valeur des actions de leur société par 100 et combler leur personnel, les syndicats et leurs clients en même temps. Il ne faut pas en attendre trop de leur part : ça les pousse à faire des idioties !  »

Si la Belgique a, globalement, été épargnée par le phénomène des malversations comptables et les abus des grands cabinets d’audit, à l’exception de ce qui s’est passé chez Lernaut & Hauspie, elle paie cher, en revanche, le prix additionné de sa petite taille et de la globalisation de l’économie. Nombre d’états-majors d’entreprises belges, rachetées par de puissants voisins, quittent le pays, privant quelques CEO (chief executive officers û administrateurs délégués) de travail. Les centres de décision, ancrés loin de nos frontières, et les actionnariats internationaux sont bien peu sensibles à la belgitude.  » De fait, il y a de moins en moins de grands patrons chez nous, constate Luc Willame. Sauf sur le marché du travail, où l’on en trouve de plus en plus.  »

Ceux qui restent en place ne sont guère ménagés. Soumis à la pression conjointe de leurs actionnaires, des marchés boursiers et de leurs concurrents, les chefs d’entreprise qui réussissent le doivent en grande partie aux réseaux d’affaires internationaux sur lesquels ils s’appuient. Un défi qui n’est guère aisé à relever pour les représentants des petits pays.  » Etre un grand patron performant suppose notamment d’être attentif à ce qui se passe dans des cercles de pouvoirs différents du sien, explique le désormais vice-président d’Asahi Glass. Il est donc indispensable de disposer de bons réseaux.  » Cela ne le dispense pas d’élaborer un projet d’avenir clair pour son entreprise, ni d’en convaincre son personnel.  » Le temps de la langue de bois est révolu. On attend des patrons qu’ils soient plus charismatiques qu’avant.  » Et la liste des exigences n’est pas close. Car les chefs d’entreprise se doivent aussi d’être plus transparents. Une proposition de loi, qui vient d’être votée en commission des Finances du Sénat, prévoit d’ailleurs d’obliger les membres des comités de direction et des conseils d’administration des entreprises cotées en Bourse à publier leurs rémunérations directes et indirectes.

Certains n’apprécieront pas cette règle nouvelle, si elle était imposée par la loi : plus discrètement que Jean-Marie Messier (Vivendi Universal), certes, la moitié des administrateurs délégués des sociétés du Bel 20 ont été remplacés au cours des douze derniers mois. Parmi les entreprises publiques, La Poste, Belgacom et la SNCB ont, elles aussi, hérité de nouvelles têtes.  » Les pressions et les changements sont devenus trop importants pour qu’un patron puisse le rester plus de dix ou douze ans, lâche Luc Willame. C’est comme pour un président de la République…  »

Laurence van Ruymbeke

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