Le glas de la pin-up

(1) Les hommes en crise ? Le masculin en questions, revue Mouvements, n° 31 de janvier-février 2004, éditions La Découverte.

On dit les hommes en crise. C’est vrai. On dit les hommes en crise à cause des femmes. C’est faux. Tel est, en résumé, le message que délivre la revue Mouvements(1). Elle nous rappelle ainsi que la guerre des sexes n’est qu’un avatar périphérique d’un conflit autrement plus fondateur : celui que Marx appelait la lutte des classes. Car c’est bien de cela qu’il s’agit lorsque l’on synthétise les contributions du dossier. Celui-ci nous démontre en effet que la précarisation du travail dont s’accompagne le capitalisme contemporain déstabilise bien davantage les mâles que les discours castrateurs des féministes radicales.

Mais, direz-vous, pourquoi les hommes seulement ? Alors que l’on sait que la flexibilité, la mobilité, les humiliations, la dévalorisation des tâches… frappent tous les travailleurs ? Et singulièrement les femmes, volontiers confinées, dans des horaires atypiques, à des tâches peu gratifiantes et mal rémunérées ? Parce que, répond un psychologue, le travail est central dans la construction de l’identité masculine. Parce que les hommes sont reconnus par ce qu’ils font et que le travail est, pour eux, souvent autre chose et davantage qu’un métier : une expérience subjective fondée sur des modalités spécifiques, viriles, de coopération et de solidarité professionnelles. Lorsque le travail ne joue plus ce rôle fondateur, constitutif de l’identité masculine, leur santé mentale en prend un coup. Un déséquilibre psychique qui se traduit par des comportements destructeurs û suicides ou violences sur des tiers û qu’on aurait tort de sous-estimer.

L’explication vaut ce qu’elle vaut et n’est sans doute pas sans faiblesse. Mais la sociologie confirme le diagnostic du psy : la classe ouvrière n’est plus ce qu’elle était. Un petit signe parmi d’autres : la disparition des images érotiques dans les ateliers. Langage commun des hommes, marque collective, les pin-up donnaient de la cohésion au groupe. Elles lui conféraient un esprit de corps autour d’un métier tout en balisant un territoire propre inaccessible aux profanes. Aujourd’hui, après l’adieu au prolétariat, les photographies épinglées de femmes dévêtues se font rares. Mais si, chez les travailleuses, des calendriers des Chippendales commencent à apparaître, il n’y a pas là, pour autant, émasculation du fait de femmes phalliques, mais bien mise au pas des collectifs ouvriers par le nouveau management. Bref : c’est moins à une crise de la masculinité que nous aurions affaire qu’à une crise ouvrière.

Or, contrairement à ce que l’on croit, le nombre d’ouvriers n’a guère baissé ; ils restent même souvent le principal groupe social dans nos sociétés. Ce qui s’y passe en termes de rapports hommes-femmes n’est donc pas sans importance. Pas plus d’ailleurs que ce qui se passe sur ce plan dans les milieux plus favorisés. Mouvements souligne à cet égard que les hommes des classes populaires, malgré leurs difficultés, ne témoignent pas tous d’une virilité méprisante, agressive et dangereuse. Trop d’études de terrain sont, dit la revue, focalisées sur le  » caïdat  » qui sévit dans certaines zones désavantagées, alors qu’il y a, dans les banlieues, de la violence, certes, mais aussi de la non-violence. Et qu’une frange de jeunes, notamment issus de l’immigration récente, s’attachent, pour ne pas répéter les erreurs de leurs parents, à fonder une famille où règne une réelle égalité. Comme quoi, comme l’avait entrevu Simone de Beauvoir, les inégalités de sexe ne sauraient sans doute être victorieusement combattues sans s’attaquer aussi aux autres inégalités auxquelles elles se combinent…

jean sloover

Derrière la crise de la masculinité…

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