» Le français est notre ferment « 

Le romancier François Taillandier signe un vibrantplaidoyer pour une langue qu’il juge maltraitée par les élites. Et dont il faut redéfinir le rôle. Sans passéisme.

Votre court ouvrage s’inscrit dans la collection polémique Café Voltaire. Est-ce le coup de gueule d’un nostalgique, le libelle d’un râleur ?

François Taillandier : Un jour, un chauffeur de taxi kényan, donc non francophone, m’a dit :  » Monsieur, il a fallu trois ans pour que je connusse toutes les rues de Paris et cinq ans pour que j’apprisse votre langue, mais, vous les Français, vous traitez votre langue comme un jardin qu’on n’entretient plus.  » J’ai pensé à lui en écrivant ce livre. Ce n’est ni un pamphlet ni une râlerie d’un vieux schnock qui trouve que le français fout le camp, mais une réflexion sur la nécessité de laisser évoluer la langue française, sans la balancer par la fenêtre.

Vous pointez du doigt un premier responsable : Nicolas Sarkozy.

Il est le premier président qui exprime la désaffection générale des élites pour la langue. Il parle n’importe comment, ses discours sont truffés de fautes. Or le français est la première des langues à s’être, depuis la Renaissance, construite sur un projet politique : être le ferment d’une société.

Mais de quelle langue s’agit-il ?

Il est clair que le français ne peut pas se concevoir comme en 1950. Il n’est plus impérial, ni universel – hier, les élites du monde entier, de Saint-Pétersbourg à Istanbul, conversaient en français. En outre, la France appartient aujourd’hui à l’Union européenne, riche de 24 autres langues, et connaît – c’est une chance – une immigration importante. Il faut donc redéfinir le rôle du français.

En quoi l’Europe a-t-elle changé la donne ?

A partir du moment où une langue devient véhiculaire, elle a tendance à se simplifier. Par ailleurs, le citoyen francophone est devenu linguistiquement minoritaire, au même titre qu’un Italien, qu’un Espagnol ou un Polonais. Aucune langue ne peut plus se sentir à l’aise dans son cocon. C’est un beau défi, d’où le titre de mon livre.

Même l’anglais est menacé ?

Oui, les gens qui aiment la langue anglaise sont désespérés de voir ce qu’est devenu l’anglais international, une espèce de globish, un charabia total où chacun fait ses fautes. D’un autre côté, je ne supporte pas ces Français qui fustigent l’invasion de l’anglais tout en massacrant leur langue. Il ne faut pas se voiler la face : l’anglais est la langue internationale. C’est ce que je dis à mes trois enfants : apprenez l’anglais, sinon c’est comme si vous ne saviez pas monter à vélo ou vous servir d’un téléphone, mais prêtez attention à votre langue. En fait, tout francophone devrait, aujourd’hui, à l’âge de sa majorité, manier au moins trois idiomes : le sien – or, ce n’est pas gagné – l’anglais et un autre, au choix : l’espagnol, l’italien, le chinois, l’arabe… Il faut, à ce propos, valoriser les enfants d’immigrés, qui n’ont pas conscience de leur atout linguistique.

Et les langues régionales ?

Un sujet chaud, par excellence ! Je préconise plutôt une initiation au latin – que nous utilisons dans notre langage quotidien – et au grec. Qui pourra encore lire Platon si personne ne sait le grec ?

Les nouvelles technologies participent-elles à l’appauvrissement de la langue ?

Non, je ne crois pas. On n’a jamais autant correspondu qu’aujourd’hui. J’écris dix lettres-courriels par jour, alors que je ne postais pas dix lettres par jour auparavant. Et peu importe que les gens se permettent je ne sais quelles innovations linguistiques dans leurs courriels, s’ils le font en connaissance de cause.

Pour redonner une place à la langue, ne devrait-on pas, comme le propose François de Closets, simplifier l’orthographe ?

Son livre est intéressant, mais je crois qu’il se trompe de cheval de bataille. Je pense, comme lui, que l’urgence n’est pas de mettre un x ou non à pou, genou, etc. En tant qu’ancien professeur de français, j’ai d’ailleurs pratiqué la tolérance orthographique ; cela dit, nous ne sommes pas gênés tous les jours par l’orthographe de chausse-trape, d’améthyste ou de croc-en-jambe. Plus sérieusement, il n’est pas opportun de taper une fois de plus sur le français, déjà taxé de jacobinisme, de machisme, d’élitisme et de chauvinisme.

Quel est, alors, le bon cheval de bataille ?

L’enseignement et le partage de notre langue avec les plus défavorisés et les enfants de l’immigration. Il faudrait donner des cours sur l’histoire de la langue, expliquer à quoi elle sert, comment elle nous relie à une temporalité longue, comment elle s’est façonnée.

Quels sont les derniers gardiens du français ?

Outre l’Académie française et la Délégation générale à la langue française – deux institutions dont tout le monde se moque – ce sont incontestablement les écrivains, français ou francophones.

Hier, on citait pour exemples Valéry, Anatole France, Bossuet. Et aujourd’hui ?

Je ne donnerais aucun nom, car ils sont trop nombreux. Tout est permis. On peut être à la fois Mauriac, Céline et Aragon. On peut, comme Césaire, Millet, Butor ou Jean-Charles Massera, mener des expériences extraordinaires sur la langue. Le malheur, c’est qu’ils ne sont pas soutenus.

La Langue française au défi, par François Taillandier. Flammarion, 96 p.

Propos recueillis parMarianne Payot

 » Il faut Donner des cours d’histoire de la langue, expliquer à quoi elle sert « 

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