Le feu à la maison bleue

Après des semaines d’atermoiements, Louis et Charles sont sortis du bois. Mais que veulent-ils ? Le blocage reste total et la fronde, qui a pris par surprise un Didier Reynders assis sur ses certitudes, menace de plomber durablement l’essor du parti libéral.

Cette fois, ça y est : les Michel sont entrés en piste. Après des semaines d’atermoiements, Charles et Louis ont franchi le Rubicon en apposant leur signature au bas de la missive (ou plutôt du missile) anti-Reynders.  » Ces deux-là sont les cerveaux d’une véritable tentative de putsch « , en déduit-on dans l’entourage présidentiel. Aussi bien Charles que Louis Michel se refusent pour l’heure à tout commentaire. Mais, autour d’eux, on insiste : non, ils ne veulent pas dégommer Didier Reynders, encore moins torpiller le Mouvement réformateur.

La maestria tactique de Didier Reynders connaît manifestement des ratés. Le président du MR n’a rien vu venir. Il croyait, au contraire, le gros de l’orage derrière lui.  » Didier essaie de gagner du temps. Chaque semaine qui passe est une semaine de gagnée. La fronde va s’éteindre d’elle-même « , analysait-on au sommet du MR, pas plus tard que la semaine passée.  » Maintenant, on ne s’attend plus à une remise en cause vraiment importante « , osait même un pro-Reynders, le vendredi 16 octobre, à la veille d’un week-end décidément trop calme. Stoïque, Didier Reynders a résisté aux flèches venimeuses décochées par la députée-bourgmestre de Jurbise, Jacqueline Galant, et aux insinuations perfides de Louis Michel lors de l’émission Répondez @ la question. Que pouvait-il encore lui arriver ? Il prévoyait, certes, des remous consécutifs à l’éviction de Christine Defraigne, débarquée de son poste de chef de groupe au Sénat à la suite d’un tribunal populaire peu glorieux. Des remous, pensait-il… Ce fut un soulèvement. Le boomerang lui est revenu en pleine figure, le lundi 19 octobre : en début de matinée, juste avant le conseil de fédération du MR, Didier Reynders se voit remettre une lettre de défiance, signée par 37 élus (Louis et Charles Michel, Olivier Chastel, Serge Kubla, Frédérique Ries, Gérard Deprez, Willy Borsus, Hervé Jamar…).

Ce coup de théâtre marque à la fois l’épilogue d’un feuilleton poussif et l’entrée dans une zone de turbulences imprévisible. Depuis la semi-défaite électorale du MR en juin, une contestation sourde gronde en interne. Mais sans jamais réellement éclater, à l’exception des critiques émises par quelques voix rebelles, toujours les mêmes. L’épisode de la lettre vient de mettre brutalement fin à cette drôle de guerre larvée. Didier Reynders doit à présent gérer un conflit ouvert, qui s’apparente à une authentique plongée dans l’inconnu.

Au gouvernement fédéral, les négociations budgétaires avaient déjà été émaillées de tiraillements entre les cabinets de Didier Reynders (ministre des Finances) et de Charles Michel (ministre de la Coopération). La suite risque d’être gaie. Car, si ce n’est pas une guerre des clans qui fait rage au MR, cela y ressemble furieusement. Charles et Louis Michel, Didier Reynders et les siens : tous sont sans doute sincères dans leurs désirs de rassemblement. N’empêche, leurs supporters ont déjà commencé à aiguiser les couteaux. Faut-il que la situation soit à ce point désespérée pour que l’échevin montois et député wallon Richard Miller propose ses services comme  » casque bleu  » ? Une atmosphère de vendetta plane sur la maison libérale. D’un côté, on enrage contre les  » putschistes « . De l’autre, on se gargarise des  » 760 000 voix  » que pèsent les signataires de la lettre. Partout, on se compte.  » Hervé Jamar, on n’a jamais trop su dans quel camp il se situait. Là, il vient de donner la réponse « , lâche froidement un partisan de Reynders.

Tout ça dans une confusion totale. Le sénateur Jacques Brotchi et la députée wallonne Chantal Bertouille sont d’abord rangés parmi les conspirateurs anti-Reynders. Puis on apprend que, non, apparemment, ils n’auraient pas signé la lettre. Le sénateur Alain Courtois (MCC), par contre, figure bel et bien parmi les signataires… alors qu’il a participé au dézinguage de Christine Defraigne. Schizophrène, vous avez dit ?

La confusion est d’autant plus grande que les signataires semblent guidés par des motivations diverses. La stratégie des Michel, en particulier, ne manque pas d’ambiguïté. Personne ne cerne bien leurs desseins. Que ce soit dans la presse ou à l’intérieur du parti, Charles Michel étonne par sa discrétion. Parce qu’il veut éviter d’ajouter de l’huile sur le feu ? Ou, au contraire, faut-il interpréter ses silences comme autant de signes de défiance à l’égard de Didier Reynders ? Une anecdote circule à son sujet. Interrogé sur ses intentions réelles, Charles Michel aurait répondu par une pirouette, en brandissant son téléphone portable :  » J’ai la moitié des chefs d’Etat de la planète dans mon répertoire, pourquoi irais-je m’embarquer dans une galère sans nom en briguant la présidence du MR ? « 

Les libéraux ont mis des années pour s’extraire du marais des 15 % et bâtir ce grand mouvement de centre-droit, capable de séduire un francophone sur trois. C’était aux élections fédérales de 2007. Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts. Miné par ses dissensions, le MR risque aujourd’hui de redevenir ce qu’il a longtemps été : un parti moyen, surtout soucieux de défendre les intérêts de la bourgeoisie et des indépendants, incapable de faire jeu égal avec le PS. Didier Reynders, Charles et Louis Michel partagent cette hantise. Sont-ils assez fous pour s’autodétruire, assez aveuglés par leur soif de pouvoir pour saborder le navire qu’ils ont eux-mêmes construit ? La raison finira par l’emporter, prient les militants, spectateurs démunis de ce combat des chefs.

Ici et là, dans les hautes sphères du MR, on commence à évoquer une  » solution médiane « . Laquelle ? Mystère et boule de gomme. Personne ne veut en tout cas revivre un calvaire semblable à la présidence des  » deux Duc  » : de 1990 à 1992, pour apaiser les tensions internes (déjà !), la tête du parti avait été confiée à un tandem, celui formé par Antoine Duquesne et Daniel Ducarme. Faux compromis, vrai fiasco.

Pour l’heure, cependant, le blocage reste total. Didier Reynders s’accroche à la présidence du parti comme un naufragé à son radeau.  » S’il quitte la présidence, il est mort, décrypte un cabinettard. Il sera encore ministre jusqu’en 2011, et après, plus rien du tout. Et puis, on ne l’imagine pas retourner au Conseil des ministres après avoir été lynché dans son propre parti. A part Yves Leterme, personne ne supporterait une humiliation pareille.  » On résume : si Didier Reynders démissionne, il signe sa mort politique ; s’il ne démissionne pas, il mène son parti droit vers le gouffre, car la contestation à son égard ne semble pas près de s’éteindre.

Le directeur de la communication du MR, Laurent Burton, résume l’impasse dans laquelle se trouve son parti :  » Imaginons une seconde que Didier Reynders se retire et que Tartempion, puisqu’il vaut mieux l’appeler comme ça, lui succède à la présidence. Eh bien, il arriverait dans un parti complètement lessivé. Vous croyez vraiment que le MR en sortirait renforcé ? « 

Bref, le MR n’a pas fini de déguster.

FRANÇOIS BRABANT

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