» Le droit à l’indifférence plutôt que le droit à la différence « 

La pasionaria de la laïcité en France n’a pas fini de dénoncer l’intrusion du religieux dans la sphère publique.  » Chaque individu doit pouvoir s’émanciper des valeurs de sa famille et de sa communauté.  » C’est pourquoi elle juge si important de bannir le voile musulman de l’école. Et d’interdire le port de la burqa ? Elle y est favorable mais au nom de la sécurité, pas du combat laïque. Caroline Fourest se méfie des  » accommodements raisonnables  » à la canadienne, car ils peuvent accorder à des confessions minoritaires ce que l’on n’autoriserait jamais à la religion majoritaire.  » La solution n’est pas de traiter différemment les hommes sous prétexte de célébrer la diversité « , insiste Caroline Fourest. Au droit à la différence elle préfère le droit à l’indifférence. Et, au plan politique, elle dénonce tant les réponses simplistes de la droite que la frilosité de la gauche à se saisir de ces questions.

Le Vif/L’Express : Comment expliquer l’opposition croissante à la Déclaration universelle des droits de l’homme qui fut pourtant, en 1948, le fruit de travaux menés par des diplomates de tous les horizons et de toutes les cultures ?

Caroline Fourest : Plus qu’une opposition, c’est un essoufflement. La signature de la Déclaration universelle des droits de l’homme a été un quasi-miracle. Entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et le début de la guerre froide, la  » fenêtre de tir  » était très étroite. Le climat de l’après-guerre, la découverte des camps de concentration et la conjonction de talents individuels (notamment Eleanor Roosevelt, la veuve du président américain) ont permis d’y arriver… Mais déjà à l’époque, certaines capitales n’y étaient pas très favorables. Pourquoi l’adhésion à la Déclaration s’essouffle-t-elle aujourd’hui ? Le nombre de pays a quasi quadruplé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et la plupart d’entre eux, issus soit du bloc soviétique, soit de la décolonisation, ne sont pas des modèles de démocratie. En outre, depuis peu, un facteur a achevé d’enrayer la machine : les Etats-Unis, la première puissance mondiale, ont manqué au respect des droits de l’homme pendant la guerre en Irak ; ils n’ont plus la légitimité morale pour donner des leçons. Cela ouvre la voie à une puissance diplomatique montante, la Chine. Or la Chine, à défaut d’être déjà la première puissance économique, a beaucoup d’influence sur de nombreux pays du Sud et appuie le  » différentialisme  » parce qu’elle pense que sa souveraineté passe avant le respect des droits de l’homme. En Afrique, elle est prête à conclure des contrats avec tous les régimes sans s’en préoccuper. D’autres pays l’ont fait. Mais ils ont des opinions publiques qui leur donnent mauvaise conscience. Ce n’est pas le cas de la Chine.

Or l’universalisme n’est ni l’uniformisation des cultures ni une forme de colonialisme. C’est tout simplement le respect d’un certain nombre de droits fondamentaux où que ce soit dans le monde, quelles que soient sa culture, son origine, sa religion.

Cet essoufflement n’est-il pas aussi lié à la montée de l’islamisme ? C’est, par exemple, à l’initiative de l’Organisation de la Conférence islamique (OCI) qu’a été publiée une charte islamique des droits de l’homme…

Oui. Quand l’OCI adopte, au Caire dans les années 1990, une Déclaration des droits de l’homme en islam qui contredit la Déclaration universelle sur plusieurs points, c’est un souci. On n’a pas la même définition de la liberté de conscience, de la liberté de religion…

Au droit à la différence vous préférez un droit à l’indifférence. En quoi cette notion serait-elle plus respectueuse des droits de l’homme ?

Le droit à l’indifférence se résume par cette phrase : les races n’existent pas mais le racisme existe. Ce que je combats, c’est une vision du monde qui discrimine les hommes en fonction de leur apparence. C’est un piège conceptuel pas simple à dénouer : la solution n’est pas de traiter différemment les hommes sous prétexte de célébrer la diversité.

Ce que vous reprochez au multiculturalisme, c’est de  » tolérer l’intolérable  » au nom du droit à la différence…

C’est confondre l’intégrisme avec une culture. Quand je parle de  » multiculturalisme « , il faut entendre  » gestion du multiculturel « . Le multiculturel, en soi, est une chance. C’est la réalité du monde. L’enjeu du débat réside dans la façon dont on gère philosophiquement et politiquement cette multiculturalité. La gère-t-on de façon à flatter la différenciation qui mène toujours in fine à la discrimination ? Ou, au contraire, essaie-t-on d’encourager ce qui nous rassemble fondamentalement et, surtout, ce qui permet de nous auto-désigner ? Il est très important de ne pas assigner une personne à une identité parce que l’on présume, par exemple, qu’étant de culture musulmane elle doit porter le voile ou faire le ramadan. Chaque individu doit avoir la liberté d’être qui il veut être, quelles que soient les croyances et la culture de sa famille. C’est pour cela que l’école est et doit rester un lieu d’émancipation individuelle et non un endroit où l’on reproduit les valeurs familiales et l’assignation culturelle. D’où l’importance d’en bannir les signes religieux ostensibles et inégalitaires.

Quel bilan tirez-vous de la loi française d’interdiction du voile à l’école ?

Le pari de la République est atteint. Tant qu’une jeune fille est à l’école, elle ne doit pas être différenciée par un voile. Une fois franchies les portes de l’établissement, c’est son choix et sa liberté de le porter. Je suis opposée à l’interdiction du voile simple dans la rue parce qu’une fois qu’un citoyen, adulte, a fait un choix en connaissance de cause, il faut le respecter, même si on le désapprouve. Le voile intégral pose d’autres questions, des questions de sécurité. Un homme qui porte une cagoule et qui se balade dans le métro surveillé par des caméras est arrêté ; une femme qui porte une  » cagoule religieuse « , même si elle nous explique que Dieu le lui a demandé, doit se soumettre à la loi parce que Dieu n’est pas un passe-droit. Il n’est pas question d’interdire le voile intégral au nom de la laïcité, mais bien au nom de la sécurité. Et en l’occurrence, il faut arrêter de charger l’islam de tous les péchés parce que, dans cette histoire de voile intégral, il n’y est pas pour grand-chose. On a plutôt à faire à des femmes qui sont dans des logiques sectaires.

Au Canada a été mise en place une politique d' » accommodements raisonnables « . Qu’en pensez-vous ?

A l’origine, ils ont été pensés pour faire reculer les discriminations. Ensuite, ils ont été utilisés par des minorités radicales pour obtenir des dérogations à la loi commune et faire reculer la laïcité et les droits des femmes. C’est l’inverse de l’esprit des accommodements raisonnables. Un exemple : un patient juif qui arrive à l’hôpital aux urgences demande à être soigné avant tout le monde parce qu’il veut être rentré chez lui avant shabbat. Si on accède à sa requête au nom des accommodements raisonnables, on confond tout. Les gens sont révoltés et c’est logique. Dans chaque cas, il est important d’analyser les intentions et les objectifs d’une demande particulariste. Au nom de quelle vision de la société est-elle introduite ? Il n’est pas normal que des villes tenues par des soi-disant élus de gauche accordent des demandes réactionnaires parce qu’elles sont portées par des religions minoritaires. Si la religion majoritaire, l’Eglise catholique, demandait qu’on sépare les hommes et les femmes dans certains bâtiments publics, elle ne l’obtiendrait jamais. Du moins, je l’espère. Il faut lutter contre ce différentialisme culturel en se posant toujours la question : comment réagirais-je si un catholique me demandait cela ?

Déterminer l’intention de tel ou tel groupe peut être très subjectif ?

Evidemment, c’est très compliqué. D’autant que l’intention dépend du contexte. Dans quarante ans, le voile n’aura peut-être plus du tout la même connotation politique qu’aujourd’hui. Actuellement, en Europe, c’est un acte politique, un emblème. Bien sûr, des femmes portent le voile pour des raisons très personnelles. Mais il y a l’interférence du contexte politique international dont elles ne peuvent pas faire l’économie parce qu’un symbole, dans l’espace public, ce n’est pas simplement ce qu’on y met, c’est aussi comment le ressentent les autres.

Les prises de position de Nicolas Sarkozy sur la religion menacent-elles la laïcité française ? N’est-il pas paradoxal qu’il s’en réfère au modèle communautariste anglo-saxon alors que celui-ci est décrié ?

On est passé très près de la catastrophe… Quand Nicolas Sarkozy a été élu, il était fasciné par ce modèle à tous les points de vue, social, culturel et laïque. Beaucoup de républicains laïques, de droite et de gauche, ont souligné que la  » laïcité positive  » qu’il appelait de ses v£ux n’était jamais qu’une tentative du Vatican pour affaiblir la laïcité politique française. Et il a fini par entendre l’avertissement. Entre-temps, il est vrai, la crise financière est survenue et le modèle anglo-saxon s’est pas mal déprécié. Aujourd’hui, une nouvelle tentation m’inquiète, c’est la contagion de la votation suisse sur l’interdiction des minarets. Elle a déjà beaucoup pollué le débat, en soi empoisonné, sur l’identité nationale. C’est difficile à comprendre mais on peut être à la fois pour l’interdiction des signes religieux au sein de l’école publique, contre une interdiction du voile simple, pour une réglementation du voile intégral dans la rue et contre l’interdiction des minarets. Tout cela au nom de la laïcité. Depuis la votation en Suisse, j’entends que la solution à la crise du multiculturalisme serait la réaffirmation de la domination de la culture majoritaire judéo-chrétienne. C’est un argument antirépublicain et antilaïque. La tentation monoculturaliste me paraît tout aussi problématique que la dérive du multiculturalisme. On n’en sortira pas par le bas, par la réaffirmation d’une identité nationale et d’une norme culturelle majoritaire contre les autres. On en sortira par le haut, par l’idéal, la laïcité politique, l’universalisme, l’utopie.

Vous expliquez qu’en Suisse une partie de la classe politique a flatté les prédicateurs extrémistes et la droite populiste en a profité pour capitaliser sur le mécontentement populaire. Le cas suisse est-il exemplatif de ce qu’il ne faut pas faire à l’égard de l’islamisme ?

Il y a de grandes leçons à tirer de la situation en Suisse. Une certaine gauche, pendant des années, a été d’une complaisance sans fin pour les prédicateurs intégristes, notamment du Centre islamique de Genève, Tariq et Hani Ramadan. Elle a joué avec le feu du communautarisme et du clientélisme intégriste et a fermé les yeux sur le danger qu’ils représentent pour ne pas effrayer l’électeur, sous prétexte de ne pas faire monter le racisme. Cette gauche a, en réalité, été l’alliée objective de la montée d’un populisme anti-islam. Résultat : la droite populiste et l’extrême droite prétendent que le problème est l’islam et non plus seulement les intégristes, et que le remède est la réaffirmation de l’identité chrétienne de la Suisse. Ce n’est évidemment pas la solution. La solution est de se battre pour la laïcité politique.

Nous sommes nombreux à être très embêtés par une droite qui se saisit de ces thèmes mais qui y apporte des solutions catastrophiques au plan de la gestion sociale (souvent d’ailleurs, elle préfère déléguer le lien social au religieux pour faire des économies, au nom d’un certain ultralibéralisme) et par une gauche qui a de bonnes recettes à proposer pour restaurer le lien social au nom de l’Etat mais qui ne s’empare pas de ces enjeux symboliques par peur de faire monter le racisme.

PROPOS RECUEILLIS PAR GéRALD PAPY PHOTOS : FRéDéRIC PAUWELS/LUNA

 » Dieu n’est pas un passe-droit «  » La tentation mono-culturaliste est tout aussi problématique que la dérive du multiculturalisme « 

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