Le destin des Liégeois

Liège et ses vastes dépendances ont su, pendant huit siècles, maintenir une autonomie plus que relative et conduire un destin spécifique à la marge des tribulations qui affectaient les autres régions de la future Belgique. La ville, née autour de 700, n’a cependant pris une importance significative qu’à la fin du xe siècle. C’est à cette époque que Notger, un prince souabe devenu évêque, crée une principauté ecclésiastique dont le territoire couvrira bientôt près de la moitié de la Wallonie actuelle, dépend officiellement du Saint Empire romain germanique. A la fois stratèges et bâtisseurs, Notger et ses successeurs sont également de grands  » éducateurs « . Ils multiplient les écoles qui vont devenir de véritables pépinières d’humanistes, attirant des clercs venus de toute l’Europe. Aux xie et xiie siècles, l' » Athènes du Nord « , comme on l’appelle alors, étend son territoire vers le nord et vers le sud, tout au long du pays mosan, jusqu’à Bouillon et l’entre-Sambre-et-Meuse. Ses édifices de style rhéno-mosan, parmi lesquels l’église Saint-Barthélemy avec ses fonts baptismaux de Renier de Huy, figurent parmi les plus beaux chefs-d’£uvre de l’Occident médiéval.

Mais l’histoire de la principauté se confond aussi avec une longue série de luttes : celles des princes-évêques, pour maintenir leur indépendance contre les convoitises des puissances voisines, et celles des villes et des sujets contre le monarque principautaire. Les libertés et privilèges obtenus par les Liégeois au xive siècle leur sont repris au début du xve, après un soulèvement des communes. Une autre révolte est écrasée par Charles le Téméraire, qui fait raser la ville en 1468. Libérée de l’éphémère tutelle bourguignonne en 1477, la principauté de Liège, bien qu’elle relève toujours en théorie du Saint Empire germanique, restera en fait indépendante jusqu’en 1794. Mais, lorsqu’il s’agit de préserver l’autonomie d’un territoire aux frontières déchiquetées, s’étendant sur près de 200 km du nord au sud, cette politique a un prix : la neutralité. Bien qu’elle soit proclamée à plusieurs reprises, une telle attitude est cependant difficile à maintenir. D’ailleurs, les luttes internes pour la prépondérance dans la cité ne restent pas sans incidence sur les relations extérieures. Ainsi, quand les  » Chiroux « , conservateurs partisans du prince-évêque, s’affrontent aux  » Grignoux  » progressistes, ces derniers font appel à la protection française, tandis que leurs adversaires se tournent vers les Espagnols. Choses curieuses : cette neutralité régulièrement compromise, puis rétablie, n’empêche pas le passage des troupes étrangères sur le territoire de la principauté. Et le prince- évêque est presque toujours… un étranger, élu en fonction des opportunités géopolitiques du moment !

Malgré l’agitation politique, l’économie liégeoise du xvie au xviiie siècle est de plus en plus prospère, notamment grâce au développement accéléré de la métallurgie, du textile verviétois et… des fabriques d’armement, aux clients parfois antagonistes. L’aisance industrielle et capitalistique favorise la vie artistique et intellectuelle dans la Cité ardente, une véritable capitale qui compte près de 60 000 habitants à la fin du xviiie siècle.

La philosophie des Lumières trouve à Liège un espace de diffusion privilégié qui fait connaître les idées nouvelles de Voltaire, Rousseau et Diderot. Les liens intellectuels déjà étroits entre Liège et la France vont révéler leurs prolongements politiques en 1789. Le 18 août de cette année-là, la révolution liégeoise, progressiste à la différence de la révolution brabançonne, oblige le prince-évêque à s’exiler à Trèves. Une intervention autrichienne le rétablit temporairement, mais les armées françaises occupent dès 1792 ce territoire plutôt accueillant, qui sera annexé officiellement par la France en 1795, en même temps que les autres provinces belges.

J.G.

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