Le déclic des amateurs

Photographe de presse, un métier menacé ? Les clichés de non-professionnels envahissent de plus en plus les médias, parfois à l’invitation de ceux-ci, comme l’agence Belga le fait ces jours-ci. Controverse

Cette semaine-là, la photo de couverture de Paris Match n’était pas signée par un professionnel. L’agence Sipa Press l’avait acquise auprès d’un touriste français, témoin de la monstrueuse vague qui allait ravager une plage de Thaïlande. Daté du 30 décembre 2004, l’hebdomadaire français, qui fait du  » choc des photos  » son principal argument de vente, illustrait ainsi spectaculairement un phénomène né avant le tsunami, certes, mais d’une vigueur inédite : le triomphe médiatique de la photo amateur. Le crash du Concorde en France, les attentats dans le métro de Londres, Marc Dutroux dans sa cellule en Belgique ont été photographiés par des amateurs. Le succès inouï des appareils numériques, la prise de vue devenue possible avec les nouveaux téléphones portables et la mise sur pied de filières d’exploitation de ces photos ont soudain dessiné une nouvelle menace : la fin des photographes de presse professionnels. On n’en arrivera sans doute jamais à cette extrémité, mais la profession est condamnée à se rétrécir et à se redéfinir sur le marché.

Une initiative à succès de l’agence de presse Belga vient de relancer le débat à ce propos. Elle propose à quiconque de lui envoyer, jusqu’au 31 décembre, des clichés évoquant la Belgique. Un concours récompensera les meilleures photos et celles-ci pourront enrichir la banque d’images de l’agence.  » Les médias, même quotidiens, nous demandent de plus en plus des illustrations de type magazine, parce qu’ils développent des pages « loisirs », « people » et « santé », explique Philippe Deltenre, responsable commercial de Belga. Or la plupart des photos dans les bases de données ont souvent une origine et un look anglo-saxons. Nous souhaitons donc avoir des images belges.  » Problème : le règlement du concours stipule que  » le participant renonce à tout droit sur les photos envoyées et autorise Belga à utiliser les photos dans tout type de publication « . Des professionnels n’avaient pas besoin d’un téléobjectif pour y voir une concurrence franchement déloyale… Indépendant, Gaël Turine pique une grosse colère.  » Il est scandaleux qu’une agence puisse exploiter du matériel sans aucuns frais de production. Le métier de photographe et la qualité des photos doivent être défendus.  » Directeur à l’agence photographique Isopix, Paul Marnef n’admet pas que Belga, qui bénéficie de subsides publics, organise ce genre de collecte d’images. Il précise qu’un photographe professionnel touche normalement de 50 à 60 % du produit brut de la vente de ses clichés, lesquels se négocient entre 25 euros (pour du noir et blanc en presse quotidienne) et 400 euros.

Chez Belga, on a senti venir le vent de fronde. Philippe Deltenre veut rassurer :  » L’abandon de droit ne concerne que le concours et la parution sur notre site Internet . En cas de commercialisation des photos, nous contacterons leurs auteurs pour la question du paiement. Et, de toute manière, nous ne recourrons jamais à des amateurs pour des clichés d’actualité.  » Mais, au fond des chambres noires, la boîte de Pandore est-elle bien fermée ?

Jean-François Dumont

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