Le coup de blues américain

L’emploi marque le pas, le moral des consommateurs, clef de la croissance, est en berne… Il n’y a plus de doute : la première économie mondiale est entrée en récession. Et la crise s’annonce longue…

De notre correspondant

Bien sûr, il y a les chiffres, les 63 000 emplois perdus en février, la chute de l’immobilier, patrimoine et planche de salut de 7 Américains sur 10, les vapeurs du Dow Jones, qui a plongé en début de semaine, le crédit en berne, et les prix qui montent, poussés par le baril à 110 dollars et un billet vert déprécié.

Au moment où la Maison-Blanche, le Congrès, la fine fleur des économistes s’accordent enfin pour déplorer la récession en cours, il suffit, pour prendre la mesure du coup de blues américain, d’observer le personnel des restauroutes des alentours de New York : les jobs de serveur à 5 dollars de l’heure plus pourboires, longtemps réservés aux étudiants, sont désormais fréquemment occupés par des hommes adultes, récemment licenciés, embauchés dans des emplois principaux sous-payés, ou, le plus souvent, en mal de  » cash  » pour cause de dettes ou de suspension de leur carte de crédit.

Sur le papier, au moins, la  » job machine  » américaine fait encore illusion : le taux de chômage, de 4,9 % en janvier, est tombé à 4,8 % le mois dernier. Une bonne nouvelle qui, à entendre des économistes comme Joshua Shapiro, du cabinet de consultants new-yorkais MFR,  » n’en est vraiment pas une  » et reflète plutôt l’abandon de toute recherche d’emploi par des centaines de milliers d’Américains.

Le chômage de longue durée ouvre une nouvelle brèche dans une économie occupée à écoper ses flots de dettes immobilières frelatées. Car il promet d’anémier un peu plus un PIB nourri, pour 70 %, par la consommation de ménages qui, depuis un an, doutent de pouvoir vivre encore longtemps au-dessus de leurs moyens.

1 propriétaire sur 10 est déjà  » sous l’eau « 

En douze mois, le nombre de travailleurs à temps partiel – faute d’embauche à temps plein – est passé de 4,13 à 4,79 millions, reproduisant le record atteint au début des années 1990. La grande masse des salariés, elle, voit sa paie stagner ou diminuer en termes réels, et endure maintenant la violente réduction des fameux benefits, les avantages sociaux, essentiellement l’assurance médicale, jusqu’alors fournis ou subventionnés par leurs employeurs. Dans les meilleures entreprises, la couverture, encore généreuse il y a deux ans, impose à présent d’énormes franchises. La plupart des PME n’offrent plus aucun de ces avantages à l’embauche, gonflant les rangs des quelque 47 millions d’Américains non assurés.

Cette vie sur la corde raide s’accommode mal des mauvaises surprises. Avant même la crise actuelle, un tiers des faillites de particuliers étaient causées par des dépenses médicales imprévues et non couvertes. La révision déchirante des conditions des prêts subprime, accordés à tort et à travers depuis une décennie aux ménages peu solvables, a provoqué des cascades d’impayés. 1 propriétaire sur 10 est déjà  » under water  » (sous l’eau), contraint de rembourser une maison dont le prix est maintenant inférieur à sa valeur réelle. Tout les pousse à vendre, au risque de déprécier encore un marché en baisse moyenne de 8 % depuis la fin de 2006, et déjà promis à une chute de 20 % avant 2009.

Autant que le malaise du système financier, le mauvais moral des citoyens consommateurs, moteur essentiel de la machine américaine, contribue désormais au scénario du pire. La peur du chômage et les perspectives d’avenir moroses se conjuguent avec la chute du prix à la revente des logements, filet de sécurité et reflet de la richesse future des ménages. Et plombent leur capacité d’endettement supplémentaire ou de consommation.

Signe d’une nouvelle spirale du marasme, le fameux indice de confiance des consommateurs, établi par un institut créé par Reuters et l’université du Michigan, a chuté de 29 % depuis janvier 2007.  » Le chiffre n’est descendu à ce niveau que trois fois en vingt-cinq ans, pendant les récessions des années 1970, 1980 et 1990, confie Richard Curtin, directeur de l’institut. On ne s’étonne pas, dans ces conditions, que l’automobile ait réduit ses plans de charges en janvier, ni que le commerce de détail, en baisse pendant la période des fêtes, et même l’intérim, reflet immédiat des besoins d’embauche des entreprises, aient taillé dans leurs effectifs au cours de la même période.

Près des deux tiers des 51 économistes interrogés par le Wall Street Journal, le 13 mars, confirment que les Etats-Unis sont entrés en récession.  » L’option d’un atterrissage en douceur est maintenant exclue « , commente Nouriel Roubini, professeur d’économie à la New York University et président de l’institut d’analyse RGE Monitor. Avant de préciser :  » Vu les indicateurs, on débat surtout de son degré de violence. Et je crains une récession plus longue que celles de 1990 et de 2001, qui avaient duré huit mois. « 

Les candidats rivalisent de promesses protectionnistes

Et que dire des remèdes ? En pleine campagne des primaires, alors que Hillary Clinton et Barack Obama proposent de geler le coût du crédit et surenchérissent de promesses protectionnistes pour la sauvegarde de l’emploi, au point d’annoncer d’éventuelles renégociations de l’Accord de libre-échange nord-américain, George Bush s’est empressé de réagir à un éventuel Katrina économique. En mai, à la suite d’un programme de  » stimulation  » de la demande intérieure d’un montant de 152 milliards de dollars, près de 110 millions d’Américains recevront des chèques de crédit d’impôt s’échelonnant de 300 à 1 300 dollars. Comme en 2001, ces largesses fiscales n’iront pas loin. Moins de 2 contribuables sur 10 entendent l’utiliser pour un achat. Un tiers d’entre eux l’économiseront. Le reste, plus de la moitié, le consacrera au remboursement d’un crédit.

La Réserve fédérale (Fed) comme le département du Trésor jouent maintenant les nounous des emprunteurs, incitant, sans succès, les banques à revoir les conditions de leurs prêts aux particuliers, par exemple. Accusé de  » s’être endormi au volant  » après 2003, en tardant à relever les taux d’intérêt pour dégonfler la bulle immobilière, Alan Greenspan, l’ex-patron de la Fed, a laissé à son successeur, Ben Bernanke, une situation délicate. La baisse des taux d’intérêt, depuis l’été dernier, a désormais atteint ses limites. Maintenant, l’injection de liquidités dans l’économie exige une seringue experte. 200 milliards de dollars, alloués le 11 mars, ainsi qu’une nouvelle baisse des taux directeurs, le 18 mars, ont paré au plus pressé. Mais il en faudra plus pour soulager le coup de blues américain. l

Philippe Coste

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