» Le corps est devenu la question numéro un « 

A Marseille depuis six ans, Frédéric Flamand a régénéré le Ballet national créé par Roland Petit en 1972, interrogeant sans cesse le thème au cour de son engagement : Mémoire et innovation. Parti, en 1969, du théâtre révolutionnaire Vicinal, troupe bruxelloise qui décloisonne le rapport au corps, le sexagénaire Flamand a ensuite été acteur/danseur/metteur-en-scène au sein du Plan K, brillant lunapark urbain. A la Raffinerie, ancienne usine à sucre de Molenbeek, Flamand et ses comparses, créent les plus belles soirées artistiques de la fin des années 1970 au milieu des années 1980. Eternellement guidé par le sens du plaisir, l’ancien étudiant de l’IAD chorégraphie prend ensuite la direction de Charleroi/Danses qui fait rougir la ville noire pendant une grosse décennie. Avant la prochaine venue des Ballets de Marseille à Wolubilis, visite guidée d’un audacieux contemporain qui se chargera aussi du Festival de danse de Cannes en 2011 et 2013.

Le Vif/L’Express : Lors de notre première interview, en 1981, vous m’avez dit :  » Il faut être des Orson Welles  » !

Frédéric Flamand [rires.] Mais oui, tout est lié : la danse, le corps, le sport – qui sera le thème d’un prochain spectacle – c’est cette globalisation-là qui m’intéresse !

1969 : vous démarrez le Théâtre laboratoire Vicinal, compagnie fondée avec votre frère, Charles Flamand (alias Frédéric Baal) : l’époque semble plus sulfureuse et moins anxiogène que l’actuelle, comment la vivez-vous ?

J’avais été étudiant à l’IAD où j’avais suivi des cours d’interprétation, d’expression et de danse. On devait fonder un théâtre avec Henri Chanal (1936-1969, ex-danseur chez Béjart) qui avait connu l’expérience américaine, l’Open Theater, le Living Theatre, et il est mort dans un accident de voiture. On a alors fait le Vicinal dans l’esprit de Grotowski en suivant les cours d’un de ses élèves, Franz Marijnen. Un entraînement terrible, je ne savais plus me lever le matin : Béjart était venu voir les répétitions dans notre salle de la rue Verte – un atelier de prothèses loué 5 000 francs par mois -, et avait même proposé que l’on touche ses droits d’auteur en Pologne pour pouvoir travailler sur place.

Aux tout premiers temps, en 1973, avec le Plan K débutant, vous jouez Le Nu traverséà deux acteurs – vous-même et Baba – plus un mannequin , dans la rue à Bruxelles, dans une cité ouvrière, dans un Botanique déglingué : le théâtre avale la ville et semble aimer cela !

Oui, on a commencé dans des lieux très alternatifs, on a été les premiers à jouer à la Chapelle des Brigittines, aux Halles de Schaerbeek et au Botanique : j’en ai gardé des visions magnifiques. Au Bota, pas du tout rénové, il y avait des palmiers et il neigeait à l’intérieur de la salle [sourire]. Avec Baba, on se retrouvait en plein air place Houwaert ou dans la Cité ouvrière Saint-François. Tout est venu naturellement : les accessoires inattendus, la prothèse du mannequin… Plus tard, début 1977, on jouera 23 Skidoo au Pavillon des Passions humaines, au Cinquantenaire : le lieu était fermé depuis des décennies parce qu’il contenait un haut-relief de Jef Lambeaux considéré comme pornographique [rires].

L’architecture noyaute vos créations depuis les débuts : il est toujours question de géométrie, d’habitation virtuelle ou non, de dessein urbain. Vous avez durablement travaillé à Bruxelles et Charleroi, mais aussi à Mexico – où le Plan K présenta Quarantaine en 1980 -, São Paulo et New York : que représentent la vie et la création à Marseille ?

Marseille, c’est d’abord un souvenir du Sud, des voyages d’enfance avec mes parents où, l’été venu, on roule toute la nuit pour découvrir la chaleur et la lumière du petit matin. Je suis arrivé à Marseille à l’hiver 2004 : c’est une ville de saisons marquées, soumise à un mistral qui fait trembler les vitres comme sur une barque en pleine mer. Tout vibre. La ville est de nature rocailleuse, passionnée et rebelle, c’est la ville la plus indépendante de France : marseillaise avant d’être française, elle n’a pas perdu le sens de ses mythologies grecque ou romaine. Pendant longtemps, Marseille n’a pas bougé mais elle semble désormais embarquée dans une nouvelle utopie : elle est touchante et d’une dynamique incroyable !

Vous arrivez en 2004 alors que votre prédécesseur – la danseuse-étoile Marie-Claude Pietragalla – peu populaire auprès des danseurs, a été congédié ! Quelle est votre stratégie ?

Tout comme Roland Petit, elle était partie avec ses créations : j’entrais dans un Ballet sans répertoire ! Il a fallu tout rebâtir comme un maçon et j’ai eu la chance d’amener avec moi quatre danseurs de Charleroi/Danses et de pouvoir racheter certains de nos décors à la Communauté française qui ont permis de recréer Silent Collisions à Marseille, puis d’enchaîner La Cité radieuse, en lien avec le bâtiment de Le Corbusier qui se trouve à cinq minutes du Ballet . J’ai proposé à la Ville un projet de recherche d’un corps qui réponde à la  » mémoire et à l’innovation «  : comment articuler une danse qui parle du monde d’aujourd’hui avec une mémoire classique ? La réussite, c’est d’avoir trouvé un public qu’on emmène à l’Opéra de Marseille, au Théâtre de la Criée ou même dans une salle de boxe : le Ballet a un gradin de 300 places mais s’évade constamment dans la ville et ailleurs.

Dans votre itinéraire, le lieu le plus fameux est peut-être la Raffinerie, une ancienne raffinerie de sucre, près du canal à Molenbeek, que vous ouvrez en mai 1979 avec le Plan K. Il n’y a pas seulement du théâtre, de la danse, des performances mais aussi du rock avec le gratin de l’époque (Joy Division) et des soirées-phares, comme celle autour de l’écrivain William Burroughs. D’où venait cette idée ?

Elle est venue après un long voyage aux Etats-Unis et la découverte d’un milieu qui travaillait simultanément la danse, les arts plastiques, la performance, à New York dans des usines ou des ateliers déclassés. On a découvert la Raffinerie, qui était dans un état d’abandon total et on l’a louée à son propriétaire, 30 000 FB par mois [rires]. Tout le monde est passé là, de Joy Division à Philippe Decouflé, utilisant les 24 salles de la Raffinerie. L’idée était de travailler avec d’autres artistes, d’autres disciplines : une folie magnifique pour l’Europe, une utopie délirante où vie et art sont mêlés. La flambée a duré trois ou quatre ans et puis le Plan K a été de plus en plus invité à se produire à l’étranger, notre énergie pour s’occuper de l’usine – on faisait tout nous-mêmes – s’est amenuisée. Je me rendais compte aussi que les spectacles créés à la Raffinerie s’intégraient difficilement dans les salles traditionnelles et faisaient imploser l’espace du théâtre à l’italienne qui ne correspondait plus à la vision du monde actuel.

A Charleroi/Danses, vous créez Moving Target en 1996 à l’université du Travail de Charleroi et vous collaborez pour la première fois avec des architectes, les américains Elizabeth Diller et Ricardo Scofidio. Une phrase d’eux vous a frappé !

Oui :  » L’architecture est ce qui se passe entre la peau d’une personne et la peau d’une autre…  » Moving Target s’interroge sur le statut du corps dans la société contemporaine, statut qui est un thème récurrent à tous mes spectacles. Par la suite, j’ai collaboré avec Zaha Hadid, fameuse architecte irako-britannique, sur Metapolis créé en 2000, également à Charleroi, et puis avec Jean Nouvel sur The Future of Work représenté pour la première fois à l’Exposition universelle d’Hanovre, en 2000 également. La question est de savoir comment trouver de nouvelles interférences. L’architecte ne crée pas un décor mais un concept : c’est l’intention du miroir dans Moving Target. J’ai un souvenir magnifique de Charleroi où je suis resté une douzaine d’années : on allait monter Titanic (création de 1992, cinq ans avant le film) dans des usines. Et on va le refaire l’été prochain avec le Ballet dans les chantiersde La Ciotat, là où les frères Lumière ont créé leur premier film. Je ne crois pas vraiment aux hasards.

Il y a chez vous, le besoin continuel de bouger…

Je suis né juste à la sortie de la guerre qui avait été une chape terrible, on avait envie de vivre trois fois plus. A l’Expo 58, je découvre une très grande liberté, notamment par deux jeunes étudiants américains qui louent des chambres chez nos voisins, à Saint-Josse. Un prof de diction de l’athénée m’initie à Klee, Michaux, et mon frère aîné me révèle John Coltrane qu’il écoute à longueur de journée. Mes parents dansaient et moi je mettais les disques : il y avait un plaisir à partager. Et puis je suis un baroque, avec le côté parfois excessif : j’ai accepté de programmer le Festival de danse de Cannes, aussi parce que c’est bien pour le Ballet de Marseille !

Y a-t-il une part d’engagement dans votre travail ?

Il faut que la danse descende de son piédestal parce qu’elle parle de la fragilité du corps, ce que tout le monde peut ressentir, y compris en travaillant huit heures à la poste. Le corps est devenu la question numéro un, dans la pub ou la biotechnologie. On est dans un rêve de transformation du corps, c’est dangereux d’ailleurs, et en même temps, les gens ne sont pas dupes. On subit un bombardement d’artificialité renforcé par la globalisation.

La crise économique faisant, vit-on un moment de culture phagocytée ?

On ne peut pas encore faire la chapelle Sixtine en Corée [rires]. La culture reste un ciment, surtout dans les périodes de crise ou l’on croit moins aux choses. Il est important d’y investir. Je trouve que c’est d’une tristesse incroyable de voir la Belgique dans une identité régressive, c’est très pénible, cela ne peut qu’aller vers la petitesse. On parle de droit du sol alors que le sol appartient aux gens qui y vivent : sur le plan artistique règne pourtant une très belle effervescence qui se développe en Wallonie… Le monde connaît une redistribution des cartes et l’arrogance de l’Europe est un peu  » old fashion « . Flux et réseaux fonctionnent magnifiquement, mais tout est barrière et contrôle : vous payez avec une carte dans un grand magasin et, quinze jours plus tard, les pubs arrivent. Marc Augé (ethnologue français, né en 1935) parle des non-lieux : nous sommes les passagers de shopping malls, de cités de plus en plus gardées, de nouvelles villes qui sont partout les mêmes. A l’entrée de Marseille, la nuit, c’est hallucinant : on ne sait plus si c’est le Texas ou Marseille. On vit un tout autre rapport au corps et à l’identité, même si je veux éviter d’être apocalyptique [rires]. L’homme a des capacités de détourner tout cela parce que le corps est toujours plus fort que le lieu où il habite, il réaménage les choses. Réaménager en fonction de nos envies est peut-être une utopie, mais c’est important d’ouvrir une porte dans une société de calcul extrême. Le symbole même du décloisonnement est au c£ur de la création, c’est une conception de vie plus large qu’un spectacle. Il faut décoller les étiquettes, brouiller les codes.

Ballet de Marseille, programme mixte Flamand-Oberdorff-Childs, à Wolubilis les 9, 10 et 11 décembre, www.wolubilis.be

TEXTE ET PHOTOS : PHILIPPE CORNET

 » L’ARCHITECTURE EST CE QUI SE PASSE ENTRE LA PEAU D’UN HOMME ET CELLE D’UN AUTRE HOMME « 

 » LE CORPS EST TOUJOURS PLUS FORT QUE LE LIEU OÙ IL HABITE, IL RÉAMÉNAGE LES CHOSES « 

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