Le Congo, dixième province belge

Pendant plus d’un demi-siècle, de l’annexion du Congo de Léopold II par la Belgique à l’indépendance, le régime colonial, d’une étonnante stabilité, repose sur trois piliers : l’administration, les missions catholiques et les milieux d’affaires. La brusque émancipation de 1960 plonge le pays dans le chaos

Lorsque l’on cherche à éclairer le passé de la Belgique du début du xxe siècle aux années 1960, il est tentant d’adjoindre l’histoire du Congo à celle de la métropole. Il y a eu à cela des raisons sentimentales : on parlait autrefois d’une  » Belgique d’outre mer « , d’une  » dixième province belge « . Même si une  » relation spéciale  » perdure, aujourd’hui encore, entre Bruxelles et Kinshasa, ce temps-là est révolu. Pour autant, des faits demeurent, qui gardent leur pouvoir.  » On ne connaît peut-être aucun cas dans l’Histoire où, autant qu’au Congo, la colonie a été la chose des colonisateurs, une pâte qu’ils ont modelée, constatait, dans Congo, mythes et réalités (Racine), le Pr Jean Stengers, qui fut l’un des plus grands spécialistes du passé colonial belge. Il n’y aurait pas eu de Congo sans Léopold II. Après lui et pendant longtemps encore, le Congo a donné l’impression d’être beaucoup plus une entreprise européenne qu’une réalité africaine.  » Il y avait donc toutes les raisons d’inclure, dans cette série consacrée à l’histoire de la Belgique, un volet sur le Congo des Belges, après un premier article (Le Vif/L’Express du 28 août) évoquant l’Etat indépendant du Congo créé en 1885 par Léopold II.

De 1908, date de la reprise du Congo par la Belgique, à 1960, année de l’indépendance, le régime colonial belge, plus paternaliste que tout autre et d’une grande stabilité, repose sur trois piliers : 1. L’administration, avec un gouverneur général sur place, même si le pouvoir effectif réside à Bruxelles, au ministère des Colonies – curieuse appellation alors que la Belgique n’a qu’une seule colonie ! On peut également s’étonner du faible effectif de l’administration territoriale : en moyenne, chaque circonscription, parfois presque aussi vaste que la Belgique, est administrée par une demi-douzaine d’Européens seulement, entourés, il est vrai, de nombreux auxiliaires locaux. 2. Les missions, en majorité catholiques, qui assurent l’enseignement primaire et développent des séminaires. Elles poursuivent ainsi l' » £uvre civilisatrice « aux côtés des médecins, dont l’action contre la maladie du sommeil et la malaria est d’une remarquable efficacité. 3. Les milieux d’affaires, essentiellement belges, mais alliés à des groupes internationaux. Au premier rang des grandes entreprises figure l’Union minière, qui extrait depuis 1910 le cuivre du Katanga. Elle y exploite aussi le cobalt et l’uranium, qui servira à fabriquer la bombe atomique américaine lancée sur Hiroshima. A la veille de la Seconde Guerre mondiale, les produits miniers représentent 70 % des exportations de la colonie. Une puissance économique largement contrôlée par la Société générale de Belgique.

Dans ce Congo prospère et bien organisé, de nombreuses dispositions réglementaires ou de fait aboutissent à une ségrégation fondée sur la couleur de la peau : les châtiments corporels sont réservés aux Africains et seuls les Européens ont accès à certains lieux publics, aux premières classes des chemins de fer, aux écoles européennes… Il faudra attendre les dernières années de la colonisation pour voir nombre de ces restrictions disparaître, tandis que prend forme l’idée d’une union de la Belgique et du Congo. En 1953, une révision constitutionnelle se prépare et le gouvernement belge propose que soit inscrit, dans l’article 1er révisé, que  » la Belgique et le Congo constituent un seul et même Etat « . De même, le roi Baudouin déclare, au cours de son premier voyage au Congo, en 1955, que la Belgique et sa colonie ne forment  » qu’une nation « .

Pourtant, cinq ans plus tard, la métropole, encore sous le choc des émeutes de janvier 1959 à Léopoldville, décide de remettre aux Congolais  » toutes les clés « , pour reprendre l’expression de l’époque. Le bouleversement auquel on assiste alors est si total et si rapide que beaucoup ont parlé d’une décolonisation bâclée. Deux historiens reviennent sur cette période troublée, qui fait encore couler beaucoup d’encre, et, tout d’abord, sur le fonctionnement du Congo belge. Jean-Luc Vellut, professeur émérite de l’UCL, a dirigé des recherches sur l’histoire de l’Afrique centrale du xviiie au xxe siècle. Guy Vanthemsche, professeur à la VUB, est spécialiste de l’histoire contemporaine de la Belgique.

Le Vif/L’Express : Depuis l’annexion du Congo par la Belgique, le 15 novembre 1908, une Charte coloniale régit les relations entre la métropole et la colonie, entre les Européens et les » indigènes « . Sur le terrain, le changement est-il palpable ?

Jean-Luc Vellut : Dans les années 1910, il y a eu des efforts de réforme, graduellement suivis d’effet. On a mis un terme aux activités des compagnies qui usaient et abusaient du travail obligatoire des Africains sur les vastes territoires qui leur avaient été concédés. Mais les corvées imposées aux indigènes n’ont pas disparu du jour au lendemain. Quant à la Charte coloniale, elle a instauré un système très centralisé. Presque tous les organes qui décidaient de la politique coloniale étaient concentrés à Bruxelles, à proximité du Parc royal : bureaux du ministère des Colonies, Chambres législatives, Palais royal, sièges des grandes sociétés coloniales et des organismes financiers belges auxquels la majorité d’entre elles se rattachaient.

Guy Vanthemsche : La reprise du Congo par la Belgique avait été perçue comme le seul remède aux abus du régime léopoldien, dénoncés lors de la campagne orchestrée en Angleterre par Edmund D. Morel, puis confirmés par une commission d’enquête en 1904-1905. Après 1’annexion, la pression internationale ne disparaît pas. Le monde politique britannique observe attentivement le fonctionnement du Congo belge, qui n’est pas reconnu par Londres avant 1913.

La colonisation belge a désormais les mêmes fondements économiques et culturels que les systèmes coloniaux français ou britanniques. Mais elle a aussi des spécificités. Lesquelles ?

Jean-Luc Vellut : Les colonies françaises d’Afrique équatoriale font figure de parents pauvres au sein d’un grand empire. La Belgique, elle, n’aura jamais qu’une seule vraie colonie, même si celle-ci est 80 fois plus étendue que la métropole. Les milieux coloniaux belges consacrent donc leurs efforts à un enfant unique. Le Congo belge connaît un développement industriel plus poussé et une population salariée plus importante que dans les colonies voisines.

Guy Vanthemsche : La colonisation belge se caractérise par l’extrême concentration du pouvoir économique. Quelques grandes entreprises dominent l’économie locale. La Société générale occupe une situation privilégiée, notamment dans l’exploitation des exceptionnels gisements de minerai katangais.

L’Eglise catholique est étroitement associée à l’entreprise coloniale belge. Centre de propagation de la foi, elle est aussi foyer de  » civilisation  » au sens large. Comment intervient-elle dans l’éducation et la santé ?

Jean-Luc Vellut : Les missions chrétiennes exercent un quasi-monopole dans l’enseignement. Il y a, parmi elles, des établissements protestants, mais, jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les catholiques bénéficient de nombreux privilèges. En matière de santé, les missions interviennent aux côtés de l’Etat, chargé de l’infrastructure hygiénique et médicale. La médecine de masse connaît un développement spectaculaire au Congo belge. On redoutait, au début du xxe siècle, une dépopulation du Congo en raison, notamment, des épidémies et des multiples contraintes pesant sur la population. Pour enrayer un désastre qui aurait, entre autres conséquences, privé les entreprises d’une main-d’£uvre en bonne santé, un système de santé publique original est mis en place à partir des années 1930 : il ne vise pas seulement les malades mais l’ensemble de la population. Même en Belgique, il n’existait pas une politique préventive aussi ambitieuse. Après l’indépendance, ce système sanitaire disparaît avec l’effondrement de l’Etat.

Guy Vanthemsche : Les Belges ont toujours voulu montrer qu’ils étaient des colonisateurs modèles, capables de gérer une grande colonie. Cette attitude est étroitement liée aux circonstances dans lesquelles est né le Congo belge. Lors de la reprise de l’Etat indépendant, de nombreuses voix, sur la scène internationale, avaient mis en doute la capacité de la Belgique de s’occuper d’un territoire d’une telle étendue, faute d’hommes et de capitaux suffisants.

Jusqu’en 1958, le calme règne dans une colonie en pleine expansion économique. Comment a évolué le Congo en un demi-siècle ?

Jean-Luc Vellut : L’expansion économique est surtout manifeste entre 1949 et 1956. Avant cela, il y a eu plusieurs époques de crise. Premier constat : la période léopoldienne ne laisse guère d’équipements, à part un chemin de fer et quelques centres urbains. Après la Première Guerre mondiale, on observe une vague d’investissements au Congo. La colonie apparaît comme un domaine protégé pour des capitaux belges qui avaient beaucoup souffert en Russie et en Europe centrale…

Guy Vanthemsche : Le Congo, qui a d’abord exporté des produits naturels comme le caoutchouc et l’ivoire, réoriente sa production vers le secteur minier, qui prend son envol, et l’agriculture : huile de palme, café, coton… Mais, dans les années 1930, le Congo est touché de plein fouet par la crise financière internationale. La colonie a besoin de l’aide de la Belgique. Pendant la Seconde Guerre, le Congo échappe à l’Allemagne. Dès lors, toutes les ressources congolaises sont mobilisées pour soutenir l’effort de guerre anglo-américain. L’or, le tungstène, le cobalt, l’uranium et bien d’autres produits encore sont livrés aux puissances alliées. Le Congo et sa population sortent épuisés du conflit. Un plan décennal est alors adopté pour moderniser le pays, l’équiper de nouveaux bâtiments publics, de centrales électriques… Entre 1949 et 1956, la croissance industrielle atteint 14 % par an ! A la veille de l’indépendance, le Congo belge est, avec l’Afrique du Sud, le pays le plus industrialisé d’Afrique noire et le taux de salariés dépasse 40 %. La population urbaine double entre 1949 et 1958.

Entre-temps, en 1922, la Société des Nations a accordé à la Belgique un mandat sur le Ruanda-Urundi. Y applique-t-on la même politique coloniale qu’au Congo ?

Jean-Luc Vellut : Des deux côtés, on retrouve le même personnel colonial, la même Force publique, mi-gendarmerie, mi-armée, et la même activité intense des ordres missionnaires. Mais des facteurs locaux font la différence. Au Ruanda-Urundi, les agents belges sont confrontés à l’existence de deux royaumes qui disposent d’une organisation traditionnelle solide. D’où la mise en place d’un système d’administration indirecte. L’économie de la région repose sur l’agriculture, l’élevage et les cultures d’exportation, surtout le café. Le Rwanda et le Burundi accèdent à l’indépendance en juillet 1962.

Deux ans plus tôt, le Congo s’est lui-même émancipé, avant de s’enfoncer dans le chaos. Une décolonisation bâclée ?

Guy Vanthemsche : La Belgique a tardé à accorder des pouvoirs politiques aux autochtones, alors que la situation intérieure se tend à partir de 1957. Un an plus tard se constituent ouvertement les premières organisations politiques congolaises, tandis que le mouvement de décolonisation s’amorce sur l’ensemble du continent. Après, c’est la politique du sauve-qui-peut…

Jean-Luc Vellut : Jusqu’à la fin du régime colonial, les investisseurs les plus avertis considèrent le Congo comme une valeur sûre. C’est ainsi que l’ancien Premier ministre Paul van Zeeland avait investi une partie de sa fortune au Congo belge. L’Expo ’58, à Bruxelles, reflète cet optimisme. Puis, le 13 janvier 1959, soit une semaine après les violentes émeutes de Léopoldville, le roi Baudouin promet l’indépendance  » sans atermoiements funestes, mais sans précipitation inconsidérée « . L’année se passe pourtant dans ces atermoiements funestes. Les pouvoirs publics belges tentent en effet de temporiser, car la plupart des régions du Congo connaissent encore une relative paix sociale. Mais Bruxelles finit par admettre l’idée d’une indépendance totale, accordée le 30 juin 1960. Le pays manque alors de se disloquer à la suite de rébellions et de sécessions, parfois encouragées par Bruxelles. Pendant toute la décennie 1960, les relations entre le Congo et son ancienne métropole seront difficiles, ponctuées de revendications financières ou économiques et d’interventions militaires. On se demandera longtemps pourquoi la Belgique n’a pas senti arriver le souffle de la décolonisation. Cet aveuglement n’est pas exceptionnel : il peut être comparé avec ce qui s’est passé, trente ans plus tard, lors de l’effondrement du communisme soviétique, que presque personne n’a pressenti. Enfin, les guerres sanglantes menées en Algérie, en Angola et dans d’autres pays d’Afrique montrent qu’il n’y a pas eu de décolonisation heureuse.

Entretien : Olivier Rogeau

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