Le combat continue ?

Face à la banalisation du Vlaams Blok, le mouvement antifasciste s’essouffle, surtout en Flandre. Que reste-t-il des années de lutte militante contre l’extrême droite ?

Quelque 700 manifestants… La  » Marche pour la démocratie « , organisée le 24 avril à Bruxelles par le Front antifasciste européen, n’a pas vrai- ment mobilisé la grande foule. Pourtant, tout semblait réuni pour que cette manif soit un succès. L’appel à défiler avait été relayé par des dizaines d’organisations, des syndicats, des partis politiques. Le soleil était au rendez-vous. En outre, on s’approche à grands pas des élections du 13 juin pour lesquelles les sondages annoncent un nouveau record du Vlaams Blok.

Et, surtout, quatre jours avant la marche, la cour d’appel de Gand avait condamné pour racisme trois ASBL satellites du parti flamand d’extrême droite à une amende de près de 12400 euros chacune : une décision remarquable à l’issue d’une saga judiciaire de plus de trois ans, durant laquelle diverses juridictions s’étaient renvoyé la patate chaude ( lire en page 16). Même cette condamnation inespérée n’a pas provoqué la re-mobilisation tant souhaitée par les quelques leaders antifascistes qui s’activent encore en Belgique. Non, décidément, le militantisme contre la peste brune n’est plus ce qu’il était. Le temps de l’action, ou plutôt de la réaction, semble être dépassé, surtout en Flandre. Comme si l’antifascisme était devenu ringard.

Pourtant, juste après le fameux  » dimanche noir  » des élections législatives de novembre 1991 qui avaient vu le Vlaams Blok et le Front national confirmer de manière spectaculaire leurs percées électorales précédentes, le combat contre l’extrême droite avait atteint une intensité inégalée. Quelque 150 000 personnes participèrent à la marche contre le racisme, organisée dès le printemps 1992, à Bruxelles, par la puissante plate-forme Hand in hand. A Anvers, le mouvement pionnier Antifascistisch Front (AFF) a rassemblé jusqu’à 10 000 militants actifs et cotisants, dans les années 1990, et a fait des petits dans toute la Flandre, multipliant les manifestations et les contre-manifestations ciblées sur le Blok. Le réseau  » Charta 91 « , né en réaction au succès électoral des extrémistes flamands en 1991, comptait, lui, 4 000 membres, principalement des artistes et des intellectuels, parmi lesquels l’écrivain Hugo Claus.  » Nous étions capables de mobiliser du jour au lendemain 2 000 personnes dans la rue, se souvient le sociologue Eric Corijn, l’un de ses fondateurs. C’est nous qui avons inventé la notion de cordon sanitaire, dans le but d’éviter toute osmose entre le Vlaams Blok et les ailes droites des partis démocratiques.  »

Côté francophone, des fronts antifascistes (FAF) ont vu le jour un peu partout à Bruxelles et en Wallonie, dans les années 1990, à l’instar de la Flandre. Pour faire face à cette prolifération, la Coordination antifasciste (CAF) a été mise sur pied, dès 1997, rassemblant plus de seize fronts, de Tournai à Liège, en passant par Bruxelles, Charleroi, Namur, Tubize, Rochefort… Dans la foulée, la revue pluraliste RésistanceS a été lancée, avec, entre autres objectifs, celui de dévoiler le vrai visage de l’extrême droite, ses agissements et ses tentatives de manipulation. On se souvient enfin de l’initiative de 46 éditeurs belges, en avril 1999, de boycotter toute personne ou toute société qui collaborerait à la réalisation de documents à caractère raciste.

De la rue au Parlement

Que reste-t-il de tout cela ? Aujourd’hui, l’AFF d’Anvers est réduit à une peau de chagrin : à peine 500 cotisants. Son dernier fait d’armes : l’organisation en 2001 de la Lente Parade (de lente, le printemps en néerlandais, en opposition au leader blokker Filip De Winter, dont le nom signifie l’hiver). La parade avait encore permis de voir défiler 6 000 personnes contre l’extrême droite dans le fief du Blok. De son côté,  » Charta 91  » n’existe plus qu’à travers son site Internet et diverses publications. Quant à Hand in hand, c’est la première fois cette année, depuis douze ans, que l’ASBL n’a plus organisé de marche contre le racisme. Il faut dire que les manifestants se faisaient de plus en plus rares. Et les fronts antifascistes francophones ? S’ils restent sur le pied de guerre, le soufflé est néanmoins retombé de ce côté-ci aussi de la frontière linguistique. L’échec de la manif du 24 avril en témoigne.

 » Le lieu de la confrontation s’est progressivement déplacé de la rue vers le Parlement, explique Manuel Abramowicz, de la revue RésistanceS. Un peu comme si les fronts antifascistes avaient passé le relais aux politiques. Actuellement, c’est forcément dans l’hémicycle qu’on peut combattre le plus efficacement l’extrême droite.  » Le problème est que, du côté flamand, ni les partis démocratiques ni les syndicats ne se sont révélés des foudres de guerre contre le Vlaams Blok. Leur stratégie s’est vite distinguée de celle de l’AFF et de ses semblables.  » Même le parti socialiste flamand, principal moteur d’une possible mobilisation antifasciste, a toujours eu une attitude hésitante face au Blok, de peur de faire le jeu des extrémistes, déplore Remko Devroede, ancien porte-parole d’Ajokas, le comité des jeunes Anversois contre le racisme. Notre combat n’a trouvé que peu de résonance dans le camp des partis démocratiques.  »

Bref, le racisme du Blok est devenu un sujet tabou. Les dimanches noirs se sont multipliés, depuis 1991. Le cordon sanitaire s’est fragilisé.  » Cette banalisation a entraîné une démotivation, un sentiment d’impuissance et des clivages au sein des fronts antifascistes « , regrette Brigitte Houtman, de l’AFF. Tout cela dans un contexte général de recul de la militance. De toute façon, les mouvements auraient-ils pu freiner de manière significative l’ascension de l’extrême droite ?  » Je ne pense pas, répond le politologue Marc Swyngedouw, professeur à la VUB et à l’université d’Anvers. C’est bien de montrer qu’il y a une résistance, mais le Vlaams Blok est un problème politique structurel. Ce qui explique que les actions menées par les antifascistes n’ont jamais eu vraiment d’effet sur ses résultats électoraux.  »

Le constat est quelque peu différent du côté francophone, où l’extrême droite reste un phénomène marginal et éclaté. Certaines actions locales ont même empêché purement et simplement un parti fasciste de s’implanter. Notamment û la plus spectaculaire û à Tubize où dès que les militants du parti des forces nouvelles (PFN) ont fait mine de distribuer des tracts en rue, les délégations syndicales des Forges de Clabecq, un comité de citoyens et les autorités communales se sont mobilisés pour traîner le PFN en justice. Le 28 juin 1994, deux membres de cette formation néonazie, dissoute depuis lors, ont été condamnés à six mois de prison par la cour d’assises du Hainaut pour appartenance à une organisation raciste. Du jamais-vu (et du jamais renouvelé) en Belgique !

Techniques de propagande

Cela dit, la lutte antifasciste ne s’est pas toujours révélée adéquate non plus. Certaines contre-manifestations arrangent bien l’extrême droite.  » Qu’on nous insulte, qu’on nous calomnie, qu’on nous combatte, peu importe, disait le dirigeant nazi Joseph Goebbels, dans les années 1930. Pourvu que l’on parle de nous !  » Les techniques de propagande et de manipulation de l’extrême droite actuelle s’inspirent de celles du parti national socialiste de l’Allemagne nazie.  » Il a fallu et il faut encore adapter les stratégies, se remettre en question, bref, réfléchir à la meilleure riposte, témoigne Abramowicz. Cela n’est pas simple. L’antifascisme a un côté romantique, un côté guerre antifranquiste ou révolution des £illets, qui pousse à des réactions spontanées. Or l’impulsivité n’est pas toujours bonne conseillère.  »

Trêve de défaitisme, la condamnation du Blok par la cour d’appel de Gand pourrait être le début d’un nouvel élan antifasciste. C’est ce qu’espère Brigitte Houtman :  » La loi de 1981 réprimant le racisme est enfin appliquée ! se réjouit la militante flamande. C’est un message symbolique capital contre la banalisation du Blok et du racisme. Un message mobilisateur.  » Mais le plus important reste, on le sait, de s’attaquer aux idées de l’extrême droite pour couper le mal par la racine.

 » Il faut organiser un autre type de résistance, contre tout ce qui fait le lit du Vlaams Blok, propose Eric Corijn. Par exemple, contre la dépolitisation des citoyens, contre la dérive culturelle, contre l’infantilisation d’une société mercantile, contre la course à l’audimat des chaînes de télévision dont les messages sont de plus en plus simplistes… Cela revient à résister au populisme sous toutes ses formes et où qu’il soit. Car, dans le contexte actuel, il est très difficile d’avoir un débat démocratique rationnel sur l’extrême droite.  » Le populisme plus dangereux que le fascisme ? Le combat continue…

Thierry Denoël

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