Le combat continue

Le fléau ne désarme pas. Les équipes médicales non plus, qui cherchent à mettre au point les meilleures formules pour contrer le virus ou, du moins, vivre avec lui de façon  » conviviale « 

Vingt ans après le début de l’épidémie, le sida a changé dans les mentalités. Jugeant la maladie  » traitable  » dans les pays nantis, et quasiment  » incontrôlable  » dans le tiers-monde, l’opinion publique a désormais tendance à la rayer de ses soucis. Pourtant, la situation épidémiologique rappelle que le fléau poursuit partout sa dévastation à bas bruit, et essentiellement par voie hétérosexuelle. Aujourd’hui, dans le monde, 42 millions de personnes sont contaminées par le sida, et 5 millions de nouvelles infections sont recensées chaque année û dont 800 000 auprès d’enfants de moins de 15 ans. Dans certaines régions d’Afrique (Kenya, Mozambique, Cameroun, Nigeria…), c’est 30 % de la population générale (et pas seulement les prostituées !) qui portent désormais le virus du sida (VIH). Enfin, ce dernier cause 3 millions de morts annuellement, et l’accumulation de ses victimes a déjà laissé, sur Terre, quelque 14 millions d’orphelins…

Epargnée ni par les ravages de l’épidémie, ni par la relative indifférence que cette dernière engendre depuis quelques années, la Belgique connaît, comme de nombreux voisins, une recrudescence des infections.  » Le succès de la prévention, c’est fini ! déplore le Pr Bernard Vandercam (UCL) : actuellement, on enregistre 5 nouvelles contaminations tous les deux jours.  » Au total, notre pays comptait, à la fin de 2002, 15 315 séropositifs, dont environ 3 000 ayant atteint le stade sida. Autre constat : nos concitoyens se font dépister de façon beaucoup plus tardive qu’auparavant.  » Résultat : davantage de gens arrivent à l’hôpital avec les symptômes des affections opportunistes, qui signent l’entrée de la maladie dans le stade sida…  » Comme d’autres comportements (telle la moindre utilisation des préservatifs), témoins eux aussi du relâchement de la vigilance à l’égard du virus, cette insouciance-là est à mettre sur le compte des formidables progrès enregistrés par la médecine en 1996, lorsque la mise au point d’une nouvelle classe de médicaments (les inhibiteurs de la protéase) ont rendu le mal non plus mortel, mais  » simplement  » chronique.

Depuis, l’existence de traitements efficaces et la promesse d’autres, encore plus puissants, ont affaibli les motivations du public à se faire dépister.  » On entend dire, assure Michel Moutschen (ULg), que, grâce aux multithérapies (des combinaisons de plusieurs antirétroviraux), les rapports sexuels non protégés sont devenus moins risqués.  » En un sens, c’est exact : chez l’homme, par exemple, la contagiosité est effectivement liée à la quantité de virus contenue dans le sperme. Mais il y a des exceptions : certains séropositifs, qui présentent une charge virale indétectable dans le sang (grâce aux médicaments) continuent à renfermer, dans leur sperme, du virus actif… Pour s’abstenir de passer le test, d’autres personnes estiment que, si elles attrapent un jour le sida,  » il sera toujours temps d’envisager un traitement à ce moment-là… « .  » Faux ! s’insurge Moutschen. On ne gagne rien à différer la mise en place d’un plan thérapeutique.  »

D’autant qu’améliorer la convivialité des remèdes est devenu l’objectif majeur des équipes soignantes.  » On essaie de rendre les traitements plus faciles, plus supportables « , explique le Pr Stéphane De Wit (ULB). Une urgence. Certains patients, qui doivent avaler jusqu’à neuf rétroviraux par jour,  » sautent  » fréquemment des prises. D’autres, à court ou long terme, supportent mal leurs effets secondaires û dont le disgracieux syndrome lipodystrophique, qui entraîne la migration des graisses du visage, notamment, vers d’autres parties du corps comme l’abdomen ou les seins. L’adhésion des patients à leur programme thérapeutique est donc souvent problématique, en particulier chez les jeunes.  » Une parade consisterait à proposer des médicaments qui se prennent en dose unique.  » Certaines nouvelles molécules inhibitrices de la protéase (elles empêchent le virus répliqué de ressortir intact de la cellule) devraient justement permettre, bientôt, cet usage  » once daily « . Mais c’est toutefois une autre classe thérapeutique û celle des médicaments  » inhibiteurs de fusion « , qui interfèrent, eux, avec la pénétration du virus dans la cellule û qui appelle aujourd’hui les plus grandes espérances.  » Parmi ces nouveaux venus, le T20, molécule extrêmement active en très petite quantité, combat toutes les souches de virus, dont les plus résistantes « , assure De Wit. C’est d’ailleurs la solution de la dernière chance pour les patients  » hautement expérimentés « , autrement dit ceux contaminés dans les années 1980, et chez qui le virus, à force d’assauts successifs, a fini par muter. Enfin, la recherche planche sur diverses approches susceptibles d’agir à d’autres étapes de la réplication virale : malgré les promesses que ces molécules inspirent, rien n’est toutefois prévu avant cinq ans…

En attendant, peut-on envisager de soigner les séropositifs autrement qu’au moyen d’antirétroviraux ? Les pistes ne manquent pas. En ce qui concerne la synthèse d’un vaccin thérapeutique, le chemin reste long, cependant. Des dizaines de  » candidats vaccins  » (synthétiques, combinés, tués, inactivés…) sont actuellement testés, mais aucun n’émerge véritablement.  » De ce côté-là, on ne voit rien de concret avant plusieurs années « , ajoute De Wit. De même, une autre stratégie, qui consiste à injecter au patient des hormones immunologiques appelées interleukin-2, dans l’espoir de voir  » remonter  » le nombre de ses lymphocytes T4 (les cellules immunitaires, cibles du virus du sida), pose aussi des questions.  » Une élévation des T4 améliore-t-elle réellement l’existence des malades ? Et restaure-t-elle l’immunité spécifique contre le VIH ? Mystères… « , émet De Wit. Une troisième voie semble toutefois sortir du lot. Les spécialistes la nomment  » STI « , soit interruption structurée de traitement. Il s’agit de soumettre des séropositifs (chez qui les infections ne sont pas encore installées) à une thérapie limitée à, disons, dix-huit mois.  » On constate alors que 40 % des patients maintiennent le virus sous contrôle, sans médication, explique De Wit. On va donc essayer de faire grimper cette proportion à 60 %, puis au-delà.  » Ce concept de  » vacances thérapeutiques « , qui mise sur le réamorçage spontané de la réponse immunitaire, se révèle toutefois décevant chez les patients à infections chroniques. Il pourrait se montrer bénéfique chez ceux dits  » en échecs multiples  » (auprès de qui les traitements successifs ont échoué). Les avantages du procédé, que les patients réclament à hauts cris, sont nombreux : à un coût et à une toxicité moindres, il apporte un répit bienvenu et une meilleure qualité de vie. En revanche, ses risques ne sont pas nuls : les STI pourraient tout aussi bien épuiser le système immunitaire, faire apparaître des résistances virales ou disséminer le virus dans les  » réservoirs « , ces zones peu accessibles de l’organisme (cerveau, ganglions) où il réside sous forme  » dormante « . Plus gênant : un arrêt de traitement implique un nouveau danger de propagation du virus, en cas de vie sexuelle non protégée…  » En outre, après interruption, nous n’avons aucune idée du moment où il faudrait reprendre les médicaments. C’est encore de l’empirisme pur « , convient De Wit.

Une bonne nouvelle, enfin, provient des progrès accomplis dans la lutte contre la  » transmission verticale « . On le sait : de 15 à 35 % des bébés nés de mère infectée contractent à leur tour le sida, soit dès la fin de leur vie utérine (lorsque le placenta ne constitue plus une barrière absolument hermétique), soit durant la naissance (quand s’opèrent des échanges sanguins), soit au cours de l’allaitement maternel.  » Aujourd’hui, de nombreuses études sur la césarienne ont démontré que cette dernière, parce qu’elle réduit la durée de l’accouchement, diminue le risque de transfert du virus « , affirme Marc Hainaut (ULB). Une césarienne pratiquée avant le début des contractions, associée bien sûr à une trithérapie et à l’allaitement artificiel, ramènerait le taux de contamination de la mère à l’enfant à moins de 2 %…

Valérie Colin

Les gens se font dépister plus tardivement.  » Résultat : davantage arri vent à l’hôpital avec les symptômes des affections opportunistes, qui signent l’entrée de la mala die dans le stade sida… « 

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