Le club très fermé des newsmagazines

Ces vingt dernières années, les hebdos francophones belges d’information générale n’ont jamais été plus de trois à se partager le marché. Le Vif/L’Express s’y est imposé comme leader

Des 238 pages qu’il proposait pour son entrée dans le monde, 12 seulement, hors publicités, montraient des photos en couleur. Il coûtait 50 francs tandis que les journaux quotidiens étaient à 15 francs. Avec sa couverture jaune, zébrée d’un grand W rouge annonçant un dossier sur  » Le défi wallon « , le premier numéro du Vif Magazine, en ce 24 février 1983, s’ouvrait par la rubrique des  » Têtes « . Celle du journaliste français Jean-François Kahn était déjà chauve. Celle de Jean-Claude Van Cauwenberghe, qui venait de ceindre l’écharpe maïorale de Charleroi, était encore juvénile. L’agenda culturel qui suivait annonçait, entre autres, les concerts de Michel Jonasz et de Pierre Rapsat, et les sorties au cinéma de Rambo et de Officier et gentleman. Dans l' » ours  » de la page 3 û le générique du journal û aucun nom des journalistes d’alors ne se retrouve, vingt ans plus tard, dans l’équipe du Vif/L’Express. L’héritage, lui, est resté intact.  » Ce qui fera toute la différence, c’est l’information. Celle qui éclaire au lieu de semer la confusion « , écrivait en éditorial Jacques Dujardin, rédacteur en chef. Dès le numéro 2, consacré à la santé des Belges, Le Vif, qui incorporait Sport Magazine et les programmes télé, prenait sa vitesse de croisière sur 180 pages. Plus de 1000 numéros allaient suivre, dans un paysage médiatique bien changeant pour la presse hebdomadaire.

Lorsqu’il déboule en grande pompe dans les kiosques, Le Vif fait figure de jeune audacieux osant défier la puissance de Pourquoi Pas ? L’hebdo de Jacques Schepmans a pour lui 63 années d’existence et plus de 300000 lecteurs. Un an après sa naissance, Le Vif n’en a que 135000. Son mariage avec L’Express, en 1986, lui donnera le coup de fouet salutaire. Trois ans plus tard, Pourquoi Pas ? disparaît, absorbé par Le Vif/L’Express. Son titre apparaît encore, discrètement, au bas de notre page  » Sommaire « . Schepmans tentera de lancer un autre hebdo qu’avec une suite évidente dans les idées il appelle Parce Que ! L’aventure ne durera pas plus de sept mois.

Bien d’autres décès jalonneront les deux dernières décennies de la presse hebdomadaire non spécialisée. La concurrence audiovisuelle et la diminution de sa part de marché dans les investissements publicitaires y sont pour beaucoup. Voici vingt ans, les magazines (toutes périodicités confondues) récoltaient 31,4 % des recettes publicitaires. Ce chiffre est aujourd’hui estimé à 13,8 %. Juste avant le lancement du Vif, on avait vu disparaître L’Evénement (en 1982), Spécial (1983) et Métro (1983), repris par Le Vif. Prendront le même chemin L’instant (1993), Le Courrier du Littoral et Le Courrier de Gand (1994), Publi-Choc et La Cité (1995). Tous ces magazines, à vrai dire, ne jouaient pas dans la même catégorie. Si l’on s’en tient aux news û ceux qui ont vocation à couvrir largement l’actualité û, le club a toujours été des plus étroits en Communauté française. Dans le meilleur des cas, trois titres se sont partagé ce petit marché de 4 millions de personnes, et leurs publics n’ont jamais dépassé, ensemble, les 120000 acheteurs.  » Mais notre marché est très pénétré par les publications françaises, rappelle Bernard Cools, directeur à l’agence médias Space, qui a mené une étude sur le sujet. Nous estimons à près de 1 million le nombre d’hebdos et mensuels français vendus en 2001 chez nous. Pour une partie des consommateurs, le made in Belgium n’est pas un argument d’achat.  » On peut estimer à quelque 11000 exemplaires hebdomadaires les ventes cumulées du Nouvel Observateur, du Point et de Marianne. Quant à L’Express international, sa présence chez nous est volontairement peu significative, par confraternité avec Le Vif.

Signe des temps difficiles pour la presse en général : alors que le flamand Knack a 32 ans, que l’anglophone bruxellois The Bulletin est quadragénaire et qu’en France L’Express s’apprête à souffler 50 bougies, Le Vif/L’Express, à 20 ans seulement, est le plus ancien news francophone belge en vie. Il n’a vu monter que récemment sur son terrain Le Journal du Mardi, lancé en juin 1999, en interruption volontaire de publication à trois reprises, et relancé en septembre dernier avec l’appui financier û 334656 euros û de la Communauté française. D’un autre côté, Le Soir Magazine, qui cessait d’être  » Illustré  » en septembre 2000, se profile davantage comme un news mais  » moins que Le Vif/L’Express « , précise son rédacteur en chef. Quant à La Libre Match, version belge de Paris-Match, elle est restée sur le terrain des  » familiaux « , pour un public moins exigeant.

Dominée par les tirages des magazines de télévision, la presse hebdomadaire d’information générale reste donc, chez nous, limitée à quelques titres. Le Vif/L’Express y assure un leadership incontesté.

Jean-François Dumont

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