Le cinéma, la vie, le risque

Louis Danvers
Louis Danvers Journaliste cinéma

Complice et ami de Manuel Poirier, Sergi Lopez campe un père un peu loser dans l’attachant Chemins de traverse, nouveau film du réalisateur de Western

Son nom est au générique de tous les films (sauf un) de Manuel Poirier, de La Petite Amie d’Antonio à Les Femmes et les enfants d’abord, en passant par A la campagne, Te Quiero et, bien sûr, le très épatant Western, succès populaire inattendu qui a fait la renommée des deux hommes. Sergi Lopez a aussi brillé dans Harry, un ami qui vous veut du bien, de Dominique Moll, et dans Une liaison pornographique, de notre compatriote Frédéric Fonteyne. Mais cet acteur espagnol, installé en France où sa carrière prospère sans qu’il ait le moins du monde renoncé à son accent d’origine, revient au cinéaste dont il est l’interprète fétiche pour Chemins de traverse, un très joli film évoquant la paternité avec un mélange appréciable d’humour et d’émotion.

Il y incarne Victor, un papa façon pierre qui roule (et n’amasse pas mousse), sillonnant les routes de l’ouest de la France avec son fils Félix, un jeune adolescent. Vaguement imprésario d’artistes, notre homme passe de meublé en meublé, de femme en femme aussi, dans une précarité qui fragilise son image aux yeux de son fils. Que penser d’un père aussi loser, immature et incapable de stabilité ? Au fil des déménagements, des rencontres, des combines plus ou moins foireuses et des humiliations, mais aussi des moments de joie complice, c’est un voyage initiatique que vont accomplir Victor et Félix. Un itinéraire géographique mais aussi et surtout humain, où l’un comme l’autre apprendront à grandir un peu, à mieux vivre et à mieux se comprendre, à mieux exprimer aussi cet amour paternel et filial qu’aucun déboire, aucune déception ne saurait vaincre tout à fait…

Rire et douleur

 » Quand je pense à Manuel Poirier, les premiers mots qui me viennent à l’esprit sont  » amitié « , bien sûr, mais aussi  » recherche artistique  » et  » risque  » « , sourit Sergi Lopez, éternel complice du cinéaste.  » En amitié comme en amour, poursuit-il, il est important qu’existe une sorte d’équilibre entre le bonheur que les choses restent telles qu’on les aime, et le plaisir d’être de temps en temps surpris, étonné, séduit d’une autre manière. Manuel est parfait pour ça. Il est toujours le même, toujours égal à lui-même, et en même temps il n’arrête pas de nous surprendre, moi et les autres membres de son équipe, qui est aussi une famille. Avec Chemins de traverse, il nous a bien surpris en nous laissant croire, au début, que ce serait un film très léger. Alors qu’au tournage, très vite, nous avons tous ressenti la douleur qui habite cette histoire, les émotions profondes qu’elle suscite et qui nous ont tous  » choppés « … Ce qui est génial, avec Poirier, c’est que tout se passe au tournage. Chez les autres, ce n’est qu’une étape d’un processus. Chez lui, le tournage est tout, c’est un moment de vie extraordinaire, où tout peut se passer. Il parie sans cesse, il fait tout ce qui est possible pour préserver la chance qu’il se passe quelque chose. Par exemple, en disant en secret à un des interprètes, avant qu’on tourne une scène, de changer telle ou telle partie de son texte, histoire de voir comment le partenaire qui ne s’y attend pas va pouvoir réagir…  »

Inexplicable, insaisissable

Manuel Poirier ne va pas aussi loin que Ken Loach, lequel laisse le plus souvent ses acteurs dans l’ignorance du scénario jusqu’à la dernière seconde. Mais ses tactiques particulières, destinées à surprendre et, dès lors, à obtenir des réactions plus vraies, font merveille avec un comédien comme Lopez qui s’avoue lui-même également  » joueur « .  » La vie vraiment vécue, c’est le risque, commente-t-il. Il en va de même du cinéma qui aspire à refléter la vie ! « Et de célébrer la  » liberté  » qui est celle de Poirier  » dans un monde du cinéma où tout est tellement cher que la tendance est à préparer, caler les choses de manière à éviter toute modification de ce qui est prévu : on prédessine chaque plan au storyboard, par exemple, pour se rassurer, ce qui tue toute spontanéité.  » Avec le réalisateur de Western, rien de tout ça ! On s’offre même le luxe û exceptionnel û de tourner dans la chronologie exacte du récit.  » Tout a été tourné dans l’ordre, explique Sergi Lopez. Alors que, sur tout autre film, on aurait tourné en une fois tous les plans situés dans un lieu, par économie, Manuel a tenu à ce que nous respections absolument la chronologie : si une scène avait lieu dans une maison, que les personnages prenaient ensuite la route pour aller ailleurs, puis revenaient plus tard dans cette maison, nous faisions tous le voyage, acteurs, techniciens et réalisateur. Histoire encore une fois d’accueillir la vie dans le film. Travailler comme ça est génial, nous partageons tous la même chose, nous sommes tous proches des personnages, de leurs sentiments, de leur évolution que nous comprenons pour avoir avancé pas à pas avec eux, au même rythme qu’eux, d’heure en heure et de lieu en lieu…  »

 » Les acteurs deviennent importants quand on leur enlève de l’importance !  » lance le sympathique Espagnol en souriant de son paradoxe.  » Quand j’entends un comédien expliquer comment il a construit son personnage, j’ai envie de lui dire :  » Mais on s’en fout, mon vieux ! On s’en fout de tes recherches, de savoir si c’était difficile !  » Le seul truc qui compte, c’est qu’au moment où la caméra tourne il se passe quelque chose. Si, à ce moment précis, tu n’es pas capable de ça, d’être à fond dans ce présent absolu du cinéma, qu’importe que tu puisses écrire un bouquin très profond sur les motivations de ton personnage ! Le métier d’acteur, c’est le jeu, de l’inexplicable, de l’insaisissable. Et c’est ça qui est super !  »

Sergi Lopez n’est ni très cinéphile ni grand lecteur de romans. Il réagit aux scénarios qu’on lui fait lire de manière intuitive, se laissant aller à son enthousiasme û  » Quand je me dis : « Putain ! Cette histoire est passionnante ! « . « Jamais il ne tournerait un film  » pour jouer avec tel ou tel acteur que j’admire « , si le scénario n’était pas  » à la hauteur « . Mais, s’il travaille en quasi-permanence avec Manuel Poirier, ce n’est pas seulement à cause de la richesse de ses scénarios,  » c’est parce que personne ne tourne comme lui : les autres te parlent de risques mais c’est du bidon, alors que lui t’emmène vraiment à l’aventure, vers l’inconnu, un inconnu d’autant plus magnifique qu’il te ramène à l’humain, à l’intime. Pas difficile, dès lors, de croire à ce qu’il te propose. Tu peux ne pas être très cultivé, tu peux même être un peu con, et malgré tout rentrer dans cet univers si particulier et si universel à la fois…  »

Sur le tournage de Chemins de traverse, Lopez a vu Manuel Poirier se rapprocher, consciemment ou non, de son thème le plus cher, celui de la paternité.  » C’est très beau, la manière dont il s’interroge sur ce qui fonde un amour paternel et filial, ce qui le fait résister à l’humiliation sociale, aux déconvenues de l’existence.  » Peut-être fallait-il qu’il adapte û pour la première fois û le texte d’un autre (un roman d’Ignacio Martinez de Pison, publié chez Gallimard) pour que le cinéaste ose aller  » si loin dans un sujet si proche « . L’acteur a en tout cas aimé intensément ce voyage en famille, les rapports aussi avec son jeune partenaire Kevin Miranda,  » un gamin aussi différent que possible du caractère de son personnage : il blaguait sans cesse et était très direct alors que Félix dans le film est très sérieux et introverti « . Et c’est avec du bonheur dans les yeux que Sergi Lopez prend congé, lui dont l’interprétation de Victor dans Chemins de traverse fait un des pères de cinéma les plus émouvants de ces dernières années.

Louis Danvers

Partner Content