Le choc des campagnes

L’arrivée des nouveaux pays européens suscite l’appréhension dans nos fermes. Pour l’immédiat, cependant, la transition risque d’être plus difficile là-bas, chez les nouveaux arrivants, que dans nos contrées

(1) Interventions aux deux rencontres organisées le 7 janvier par la Faculté des sciences agronomiques de Gembloux et le 3 mars par la Fédération des jeunes agriculteurs.

S éisme « ,  » tremblement de terre « … Les mots n’ont pas manqué, ces derniers mois, pour qualifier l’ampleur de la révolution qui s’amorce, le 1er mai, au sein de l’Europe agricole. Dans les fermes de nos régions, l’état d’esprit est à l’inquiétude. Car la crainte est grande d’assister à une déferlante de produits agroalimentaires à bas prix, fabriqués par une main-d’£uvre chichement payée, exonérées des contraintes liées aux législations sanitaires et environnementales de l’Europe des Quinze, si soucieux de la sécurité de leur chaîne alimentaire.

Certes, vu d’Europe occidentale, les images d’Epinal abondent. D’un côté, des pays industrialisés û les nôtres, même si les disparités y sont nombreuses û avec leurs vastes élevages hors sol, leurs puissants tracteurs, leur longue pratique de recours aux engrais et aux produits phytosanitaires pour doper les rendements. De l’autre, des pays marqués par une agriculture de subsistance, proche de celle de nos campagnes de l’après-guerre : des machines agricoles rudimentaires, des familles entières à quatre pattes dans les champs, des animaux encore abattus à la ferme. Il faudra bien du temps pour voir l’agriculture des seconds se hisser au niveau de celle des premiers.

Derrière les grands clichés

Un simple regard sur les chiffres donne toutefois la mesure de la révolution qui est en marche. Ainsi, l’arrivée des dix nouveaux pays (puis, en 2007, de la Roumanie et de la Bulgarie), fait brusquement augmenter la superficie agricole européenne de 46 %. La production agricole, elle, s’accroît de 34 %. Dès le 1er mai, on verra coexister des pays où la population agricole représente plus d’un quart (!) de la population active (comme en Pologne) avec des pays comme le nôtre, où ce taux se limite à 3 %. Il y aura donc un choc. Mais quand ? Et à l’avantage de qui ?

La réponse des spécialistes(1) tient en trois points. Avant tout, ils nuancent les grands clichés. On ne peut pas, en effet, mettre dans le même sac des pays comme la Hongrie ou la République tchèque (en bonne voie de modernisation de leur industrie laitière, par exemple) et la Pologne et les pays Baltes (dont les éleveurs et les laiteries sont très peu préparés à l’intégration). Ni, sur le plan du rendement des terres, la Pologne, arrosée par 500 millimètres d’eau en moyenne annuelle (ce qui rend l’activité de pâturage difficile sans irrigation) et la Transylvanie (Roumanie) où les caractéristiques climatiques et pédologiques sont plus propices, par exemple, à l’élevage de races bovines intéressantes sur les marchés.

Tant qu’à relativiser les clichés, on peut également signaler qu’en Roumanie la palme des filières agricoles bien organisées revient au…  » bio « , avec 70 000 hectares en voie de conversion ou déjà estampillés comme tels. Quant à la Pologne, elle compte, certes, un million d’exploitations de moins d’un hectare, mais aussi des fermes qui vont jusqu’à 6 000 hectares.

A court et à moyen termes, le grand choc agricole se produira probablement dans certains pays entrants, et non chez nous. Acculée à la modernisation de ses outils, l’agriculture des pays arrivants va progressivement rendre l’âme. Des millions de personnes perdront leur emploi dans les fermes et seront tentées par l’exode vers les villes. Si celles-ci n’offrent pas d’avenir, de graves problèmes de précarité et de tension apparaîtront. Les fonds d’aide européens parviendront-ils à les limiter ?

Une redistribution des cartes

Enfin, l’élévation espérée du niveau de vie local absorbera les gains de productivité.  » Les marchés intérieurs des nouveaux pays sont importants, commente Philippe Burny, maître de conférences à la Faculté des sciences agronomiques de Gembloux. Il n’y aura pas, du jour au lendemain, des exportations massives vers l’Europe occidentale. De plus, la mise à niveau, en matière de normes sanitaires et de traçabilité û l’un des principaux défis pour ces pays û exigera beaucoup de temps et d’efforts.  » C’est donc plus tard, après l’alignement quantitatif et qualitatif des nouveaux arrivants, que des problèmes de concurrence pourraient se poser. Pour éviter le chaos tant redouté chez nous, les agricultures des Vingt-Sept devront alors se définir de nouvelles priorités et développer de nouveaux partenariats. Certaines pourraient se spécialiser dans les protéines d’origine végétale, celles-là mêmes que l’Europe des Quinze importe aujourd’hui à grands frais du continent américain. D’autres dans la production de biocarburants.

Mais, en cours de route, des tensions politiques émergeront, à coup sûr, comme on l’a vu récemment à propos des quotas laitiers. Et de jeunes agriculteurs de chez nous voudront tenter leur chance là-bas, en rachetant des terres à bon prix. A leurs risques et périls dans une (agri)culture si différente…

Ph.L.

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