Le chaos irakien

Une fois encore, l’Irak vient de gravir plusieurs niveaux sur l’échelle du chaos. La semaine dernière, la chronique de l’occupation avait été marquée par l’extraordinaire sauvagerie des scènes filmées à Fallouja, fief de la résistance dans le  » triangle sunnite « . Quatre agents de sécurité américains avaient été attaqués dans leur véhicule, qui avait pris feu. La foule s’était ensuite acharnée à mutiler leurs corps carbonisés, certains d’entre eux étant traînés à travers la ville avant d’être pendus à un pont enjambant l’Euphrate. Ces atrocités, dont les images ont été partiellement diffusées par les médias américains, ont inévitablement rappelé à la population des scènes analogues montrées il y a une dizaine d’années, lorsque des marines, envoyés en Somalie dans le cadre de l’infructueuse mission Restore Hope de l’ONU, avaient été affreusement lynchés sous les applaudissements d’une foule en furie.

Comme si cela ne suffisait pas à frapper les imaginations dans cette Amérique en campagne électorale pour la présidentielle de novembre, le week-end et les jours suivants ont été dominés par des affrontements très meurtriers entre les forces de la coalition et les milices armées d’un jeune dirigeant chiite, Moqtada al-Sadr. Si ces événements s’aggravaient, comme on peut le craindre, ils témoigneraient d’une évolution gravissime de la situation en Irak. Cela signifierait, en effet, que les forces d’occupation doivent désormais faire face à un nouveau front à l’intérieur de ce pays déjà singulièrement prodigue en embûches et chausse-trapes de tous ordres.

Jusqu’à présent, les  » coalisés  » ont été principalement confrontés à une guérilla dont les attaques se concentraient, pour l’essentiel, à Bagdad et dans le triangle territorial s’étendant au nord et à l’ouest de la capitale, jusqu’à la frontière syro-jordanienne. Cette région, habitée par la minorité arabe de confession sunnite (environ 20 % de la population), était la plus choyée par Saddam Hussein, qui en était issu. Il n’est donc pas surprenant que les Américains éprouvent, là-bas, du fil à retordre avec les nostalgiques du tyran déchu. Les forces d’occupation ont moins de souci à se faire dans le nord-est du pays, où la population majoritairement kurde (quelque 17 % des Irakiens) reste calme tant qu’on lui garantit l’autonomie de fait dont elle bénéficie depuis plus de dix ans. Seul vrai û et dangereux û foyer de tension dans cette partie du pays : la rivalité entre Kurdes et Arabes sunnites pour la maîtrise des villes et des champs pétroliers de la vallée du Tigre.

De même, la population arabe de confession chiite, qui représente quelque 60 % des 25 millions d’Irakiens, ne représentait pas, jusqu’il y a peu, la préoccupation majeure des troupes d’occupation. Les raisons de cette relative quiétude chez des disciples d’Ali, gendre du Prophète ? Concentrés dans le sud-est du pays, les chiites sont parmi ceux qui ont le plus souffert de la dictature baasiste. Véritables souffre-douleur de l’ancien régime, ils ont donc vu tomber Saddam sans regret, et avec la tranquille assurance que leur supériorité numérique leur apporterait les principaux leviers du pouvoir dans le nouvel Irak. Aussi leurs dirigeants, bien qu’hostiles à l’occupation étrangère, n’ont-ils pas érigé en priorité la lutte armée contre les forces de la coalition.

Mais les choses sont peut-être en train de changer sous l’action de Moqtada al-Sadr, dont les milices sont passées à l’action dimanche dernier. Ce jeune dirigeant, qui ne peut se prévaloir d’aucun titre dans la hiérarchie du clergé chiite, doit surtout sa légitimité à sa filiation : son père, l’ayatollah Mohamed Sadeq al-Sadr, a été assassiné en 1999 par les séides de Saddam Hussein. Les affrontements qui opposent ses milices, tant dans le Sud irakien qu’à Sadr-City, l’immense et misérable banlieue chiite de Bagdad, se sont traduits par un bilan particulièrement lourd : au moins 180 Irakiens et 33 soldats étrangers avaient été tués au milieu de la semaine.

L’appel au calme lancé par l’ayatollah Sistani, le plus haut dignitaire chiite d’Irak, sera-t-il entendu par les siens ? Ou assiste-t-on, au contraire, au début d’un soulèvement généralisé contre des forces d’occupation de plus en plus abhorrées ?

Il est en tout cas manifeste que la coalition fait face à des foyers de harcèlement de plus en plus nombreux sous l’action de cellules d’origines variées, dont la plupart ne rencontrent pas de difficulté à se fondre dans une population qui les soutient. Pour le moment, ces groupes s’opposent à un adversaire commun : les occupants étrangers. Mais beaucoup d’entre eux représentent des intérêts divergents et ils préfigurent les pôles de la guerre civile qui pourrait embraser le pays en l’absence des forces d’occupation.

George W. Bush et ses proches ont beau tenir des propos rassurants et répéter que la souveraineté politique sera transférée aux Irakiens le 30 juin, comme prévu, on voit mal comment cet objectif pourrait être réalisé dans un pays voué à une anarchie de plus en plus incontrôlable et sanglante. Chacun sait, par ailleurs, que les forces d’occupation ne se retireront pas le 1er juillet. Mais les Américains souhaiteraient à tout le moins ramener bientôt à 100 000 hommes l’effectif de 130 000 soldats qu’ils déploient actuellement en Irak. Or des sources concordantes indiquent que l’état-major américain sur place souhaiterait plutôt demander des renforts. Il sera difficile de les lui accorder, car une telle évolution conforterait le diagnostic d’un enlisement à la vietnamienne. Une impression que Bush voudrait écarter à tout prix, car elle risque de lui coûter sa réélection. Mais que tout, dans l’évolution présente, semble confirmer chaque jour un peu plus.

de Jacques Gevers – directeur de la Rédaction

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