Le cercle de fer

DE JEAN SLOOVER

Un poète italien a écrit : « L’Eglise est vile avec les forts et cruelle avec les faibles. » En clair: la cruauté de la Papauté suit la courbe des temps. Elle est proportionnelle à l’autorité que Rome est en mesure d’exercer. Lorsque l’Eglise était toute-puissante, écrit Louis Sala-Molins (1), elle faisait régner son régime de terreur sur le seigneur comme sur le manant. Mais, à mesure que son emprise s’est érodée, le périmètre de la répression papale s’est rétréci pour ne plus assiéger que ceux qui ont la foi du charbonnier. Aujourd’hui, quand Jean-Paul II condamne l’usage du préservatif, il n’est plus écouté que par les croyants qui le veulent bien. Par les fidèles qui, demeurant convaincus de son infaillibilité, perçoivent toujours sa parole comme un credo…

Il en va de même au plan juridique. La fureur catholique régnait en maître quand l’Inquisition était à même de juger tout le monde. Mais quand, peu à peu bridés par le droit positif, les tribunaux du Saint-Office n’ont plus pu convoquer que le clergé, la terreur collective s’est étiolée. Exemple: la dernière en date des « hérésies », à savoir la théologie de la libération pratiquée par des dizaines de millions de chrétiens d’Amérique latine. Sa condamnation par Jean-Paul II, bien qu’elle plombe les mouvements sociaux qu’inspire cette lecture radicale des Evangiles, n’affecte néanmoins personnellement que des prêtres. Mais cet impact restreint, faut-il le dire, ne diminue en rien – bien au contraire – la souffrance de ces nombreux pasteurs subversifs qui, tournant le dos aux ors ecclésiastiques, ont estimé devoir choisir la cause du peuple pour être, ici-bas, fidèle à la « mémoire dangereuse » du Jésus-Christ ami des putains, des voleurs et des démunis.

Le cas du Brésilien Leonardo Boff, un des plus grands théologiens contemporains, est exemplaire à cet égard: parti vivre avec les Indiens pour se mettre à l’école des exclus, Boff sera littéralement persécuté par le Vatican. « Taisez-vous jusqu’à nouvel ordre! » lui dira le cardinal Ratzinger, patron, à Rome, de la « Congrégation pour la doctrine de la foi ». Epuisé, dégoûté, mortifié, Boff finira, en 1992, par quitter l’ordre franciscain et le ministère de l’Eglise après trente-cinq années d’efforts pour arracher le christianisme au « cercle de fer » des intérêts des puissants. Dans sa lettre d’adieu, Boff, meurtri, écrivait: « Une Eglise n’est véritablement solidaire de la libération des opprimés que si elle-même, dans sa vie interne, dépasse des structures et des habitudes impliquant la discrimination des femmes, l’infériorité des laïcs, la méfiance à l’égard des libertés modernes et de l’esprit démocratique, ainsi qu’une conception excessive du pouvoir sacré dans les mains du clergé. »

C’est le cri de souffrance de ces insoumis tourmentés par Rome qu’un humble prêtre belge, Réginald Léandre Dumont, un ancien missionnaire, a voulu nous faire entendre en retraçant le portrait d’une quarantaine de ces pasteurs rebelles de tous les continents (2). Sa démarche relève moins d’un règlement de compte avec sa hiérarchie suprême que de sa conviction que, sous la houlette de Jean-Paul II, l’Eglise fait fausse route. Pour l’auteur, il n’est plus possible, aujourd’hui, d’être authentiquement chrétien dans un monde comme le nôtre. Pour y vivre en conformité avec les Ecritures, il faut être politiquement engagé dans un projet de réforme radicale de la société. Etre chrétien, dit-il, c’est mener une vie axée non pas sur des habitudes sociales superficielles et la recherche du bien-être, mais sur une quête permanente de la justice ici-bas…

Dans le tiers-monde, la théologie de la libération est toujours bien vivante. L’ébullition sociale en Amérique latine – Porto Alegre en atteste – lui est largement due. De son côté, Rome, sous peu, devra désigner un nouveau successeur à Pierre. Durant un quart de siècle, Jean-Paul II s’est attaché à placer ses créatures à tous les postes clés. La probabilité est donc grande de voir la curie élire demain un prélat qui sera son clone. Vers un nouveau schisme?

(1) Nicolau Eymerich et Francisco Peña, Le Manuel des inquisiteurs , Paris, Albin Michel, 300 p.

(2) Les Prêtres subversifs , Réginald Léandre Dumont, éditions Labor, 275 p.

Adeptes de la théologie de la libération, des prêtres subversifs subissent les foudres du Vatican. La lutte des classes passe aussi par l’Eglise…

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