Le CD&V n’a pas la main, mais bien la clé

Pierre Havaux
Pierre Havaux Journaliste au Vif

Comment le parti de Kris Peeters est assuré, sans gloire, de se retrouver au pouvoir en Flandre et au fédéral. Et serait même en mesure de laisser la toute-puissante N-VA à quai.

« Le football est un jeu simple : 22 types courent derrière un ballon, et à la fin, ce sont les Allemands qui gagnent.  » La formule est de Gary Lineker, ex- international de foot anglais. Elle a de l’avenir dans le biotope politique belge. Elle inspirait Dave Sinardet, politologue à la VUB, à la veille du scrutin :  » Il en va ainsi des élections dans ce pays : une douzaine de partis y participent, et à la fin, c’est le CD&V qui gagne.  »

Le pronostic s’est avéré exact. Les chrétiens-démocrates flamands ne se retrouvent pas hors jeu à l’issue du temps réglementaire. Cette fois, ils ont su éviter le carton rouge de la part de l’électeur flamand, comme ce fut le cas lors du scrutin fédéral de 2010. Quatre ans plus tard, mission accomplie, quoique de justesse, sans gloire et sans panache. L’essentiel est sauf : le CD&V a péniblement réussi son pari d’atteindre les 20 % des voix en Flandre. Il perd des plumes au parlement flamand en y abandonnant quatre sièges (27 élus). Mais il progresse en voix à la Chambre et y gagne un élu fédéral (18 sièges).

Fini dès lors de rentrer dans sa carapace pour se lamenter sur son sort et ruminer l’humiliation d’un cataclysme électoral. Le 25 mai au soir, le CD&V ne courbait pas l’échine. A l’heure des premières impressions et des premiers commentaires, ses ténors souriants osaient même afficher un moral de… vainqueur. Pas peu fiers de se retrouver en bon second de la classe politique flamande, largués par une N-VA portée à 33 %. Kris Peeters n’a pas dû chercher ses mots pour annoncer la nouvelle à la tribune :  » Le CD&V est le deuxième plus grand parti  » en Flandre. Cela suffit à son bonheur. Les chrétiens-démocrates s’habituent à se contenter de peu, à se satisfaire des miettes laissées par l’ogre nationaliste flamand.

Il faut dire que cette deuxième place sur le podium flamand n’a pas de prix, dans le climat ambiant. Sauf coup de théâtre, elle va ouvrir au CD&V les portes du pouvoir, en Flandre comme au niveau fédéral. Honneur au vainqueur, certes. Et d’emblée, les premiers mamours se sont manifestés, les premières oeillades ont été décochées par la figure de proue du parti, Kris Peeters :  » Je félicite chaleureusement le vainqueur N-VA, qui a la main.  » Le CD&V lui tend déjà la sienne :  » Nous sommes prêts à prendre nos responsabilités à tous les niveaux. Nous sommes prêts à travailler au gouvernement fédéral. Quand on nous téléphonera demain, on décrochera car nous avons les recettes pour le bien-être de tous, en Flandre et en Belgique.  »

L’arithmétique électorale joue un mauvais tour à la N-VA

Le CD&V craint peu d’être éconduit. Avant même que l’électeur n’ait la parole, l’axe CD&V/N-VA sautait aux yeux. Bart De Wever en campagne ne cachait pas qu’il faisait du parti orange son partenaire privilégié. A l’annonce de son nouveau triomphe, le leader de la N-VA n’a pas renié sa préférence.

Marché conclu ? Pas si vite. C’est à la N-VA à faire le jeu. Mais le CD&V n’est plus forcément contraint de le subir. La balle est dans le camp de Bart De Wever, qui a un impérieux besoin des chrétiens-démocrates flamands pour transformer l’essai. Le CD&V roule des mécaniques, car il se sait incontournable sur l’échiquier politique flamand. Kris Peeters ne s’est pas gêné pour le faire savoir :  » Une coalition sans le CD&V n’est pas possible ou bien, très, très difficile. Théoriquement, tout est évidemment possible, si l’on prend Groen.  » Ce serait trop demander à Bart De Wever, héraut de la droite flamande.

Impossible donc pour la N-VA de se passer des chrétiens-démocrates flamands pour former un gouvernement flamand de centre-droit avec le seul Open VLD : la majorité parlementaire lui échappe à une voix près.

L’arithmétique électorale joue un mauvais tour à la N-VA : les trois partis traditionnels flamands lui ont plutôt bien résisté. CD&V, Open VLD et SP.A réunis, ont les moyens de reléguer le parti de Bart De Wever dans l’opposition au niveau flamand. Mieux : ils seraient même en mesure de s’en passer à l’étage fédéral, forts à présent d’une majorité acquise de toute justesse dans le groupe linguistique néerlandophone à la Chambre (45 sièges sur 87). C’est un résultat purement symbolique. Mais sa portée politique pourrait valoir son pesant d’or.

Le levier qui va enquiquiner la N-VA

Laisser la N-VA à quai ? Politiquement et psychologiquement peu envisageable. Mathématiquement jouable. Cela permet au parti du tandem Beke-Peeters de se donner de l’air. D’aborder la suite des grandes manoeuvres avec plus de sérénité, et d’aller au contact en gardant davantage les mains libres. Avec deux fers au feu : il peut convoler en justes noces avec l’ex-partenaire d’un cartel qui garde plus d’un nostalgique au sein du parti. Il pourrait aussi privilégier, en désespoir de cause, un plan B avec les libéraux et les socialistes flamands à bord.

Le CD&V garde au chaud ce levier qui va enquiquiner la N-VA. Un levier à actionner en dernier recours.  » Il sera difficile au CD&V de laisser sur la touche une N-VA encore plus forte qu’en 2010 « , estime le politologue Dave Sinardet. Retour au spectre d’une crise politique interminable. Lorsque le refus obstiné des chrétiens-démocrates flamands de se déscotcher de la N-VA avait alors largement contribué à l’enlisement des négociations fédérales. Il avait fallu des mois avant que le parti de Wouter Beke, traumatisé, accepte de s’émanciper de la formation de Bart De Wever et d’embarquer dans un attelage gouvernemental fédéral dirigé par le socialiste Elio Di Rupo.

Le CD&V est à présent quasi assuré d’être du voyage au fédéral. Mais il est incertain de qui montera à bord à ses côtés. On imagine très mal que la toute puissante N-VA ne soit pas son premier choix, même si la perspective d’un rejet des nationalistes dans l’opposition pour cinq ans ne serait pas pour déplaire à certains. Le temps et le blocage faisant son oeuvre, rien n’est exclu.

Question subsidiaire mais pas anodine : qui donnera le ton au sommet du CD&V, à l’heure de faire pencher la balance ? Kris Peeters sort affaibli du scrutin. Il n’a pas fait le poids face à l’hyper-populaire Bart De Wever sur ses terres anversoises. Mais il n’a même pas brillé face à sa rivale directe au scrutin régional, Liesbeth Homans. Le duel avec les ténors N-VA a tourné à la confusion du ministre-président sortant, qui n’a pas su capitaliser sur son aura personnelle.  » Ses attaques sur Bart De Wever dans la dernière ligne droite de la campagne l’ont peut-être desservi. Kris Peeters ne semblait pas bien dans ce rôle « , avance Dave Sinardet.

L’homme providentiel sur qui le CD&V fondait tous ses espoirs n’a pas vraiment répondu aux attentes. Une chance dans son malheur : aucun autre ténor du parti n’a véritablement émergé, à commencer par le ministre des Finances sortant Koen Geens. Wouter Beke fait exception, avec un jolis succès dans son Limbourg natal :  » Je suis flamingant. La Flandre est mon biotope naturel. Peut-être sommes-nous le seul véritable parti flamand « , se livrait récemment le jeune président du parti dans diverses interviews. Tout un programme.

Pierre Havaux

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