Le cas du kitsch

Mathieu Nguyen

 » Mauvais goût  » ? Tout de suite les grands mots. Côté mobilier, il ne s’agit bien sûr que d’évoquer le frisson coupable d’une petite virée aux limites de la bienséance stylistique, du genre qui a le don d’agacer les esthètes autoproclamés.

Soyons honnêtes, l’idée-même de bon goût reste très subjective, et comme d’autres piliers du lifestyle, le secteur de l’aménagement intérieur est soumis à un certain nombre de modes et de codes qui permettent d’être et d’avoir été. Conformément au principe d’éternel recommencement, on brûle ce que l’on a adoré, avant d’en chérir les cendres, après quelques années, au nom du vintage ou de la nostalgie. En témoigne le retour en grâce, en 2014, de gimmicks déco jadis proscrits, en vrac : la taxidermie, les papiers peints baroques aux motifs XXL, les têtes de morts ou les ambiances tropicales, saturées d’imprimés léopard ou feuilles de palmiers. Mieux, l’art de la faute de goût calculée, mise en valeur comme un chien en plâtre sur une cheminée, est l’une des marottes de la tribu  » bomo  » ( » bourgeois moches « , merci pour eux) qui revendique son amour du kitsch, du laid, du cheap, et se délecte du terrorisme visuel de ses coups de coeur émétiques, avec un sens consommé du troisième degré.

En termes de design, l’émergence de nouveaux marchés sensibles à la  » valeur visible  » – autrement dit : Russie, Asie et Moyen-Orient – ressuscite des penchants bling-bling que l’on croyait enterrés, favorisant un regain d’intérêt pour tout ce qui brille et le come-back de matières nobles comme le cuivre et le marbre. Un terrain glissant, où s’épanouit le pire comme le meilleur, que l’on peut rapprocher d’une autre tendance majeure de l’année écoulée, celle du mélange des textures. Un exercice plutôt casse-gueule mais rafraîchissant, qui voit le bois ou le métal s’encanailler au contact du verre ou de la céramique… avec des résultats parfois inattendus, comme ce MaskHayon (2.) de porcelaine et or plaqué signé par le designer espagnol Jaime Hayon. Un faciès bicolore quelque part entre Star Wars et Mickey Mouse, présenté lors de la grand-messe du Salon du meuble de Milan, en avril dernier. Un événement où le secteur a d’ailleurs repris quelques couleurs, s’autorisant même l’un ou l’autre pied de nez ; exercice que l’on avait trop longtemps abandonné à nos turbulents voisins des Pays-Bas, maîtres dans l’art de la provoc’ ou du petit détail too much qui fait mouche. La preuve par deux, d’abord avec la Zona Tortona – lieu d’expression des créateurs alternatifs et émergeants lors de la manifestation milanaise – où la collaboration  » coup de poing dans l’oeil  » entre Studio Job et NLXL se posait en fer de lance de la Dutch Invasie (1.). Hors des itinéraires balisés, ensuite, avec une fête foraine déjantée imaginée par Maarten Baas, designer néerlandais jouant les clowns réfractaires.

Parmi les initiatives susceptibles de faire grimacer les esprits chagrins, on notera aussi, six mois avant la polémique du sapin  » plug anal  » installé par l’artiste Paul McCarthy sur la place Vendôme, à Paris, la très select galerie Leclettico exposant Adult Tool Kit, une collection de sex-toys en verre soufflé, avec la complicité du non moins select magazine Wallpaper, ou encore Gufram, marque piémontaise connue pour ses réalisations cartoonesques et décalées, opposant une ultime réponse à ses détracteurs en proclamant la fin de ses activités via un pouf-pierre tombale nommé The End (3.). Info ou intox ? Réponse en 2015. Du côté des grandes maisons, rien de trop spectaculaire, mais on prend néanmoins un malin plaisir à trahir son ADN : Kartell déguise son traditionnel polycarbonate de métal glossy, Moroso parasite son catalogue chatoyant de créations d’un froid lunaire (on pense à la chaise Diatom de Ross Lovegrove, qu’on croirait commandée par la NASA) et après une période plutôt marquée par la sobriété des tons, Cassina verse dans le flashy, habillant le fauteuil Utrecht du pionnier Gerrit Rietveld de mauve profond, de vert franc ou encore de rose acidulé tirant sur le fluorescent.

Enfin, impossible de passer sous silence le retour de Nathalie Du Pasquier (4.), ex-membre du Groupe de Memphis fondé par Ettore Sottsass. Tout droit ressurgis des années  » épaulettes et mulets « , ses motifs géométriques, couleurs criardes et esprit post-moderne nous reviennent à la faveur d’une collaboration avec les Scandinaves de Wrong for Hay, après une longue période de disgrâce. Qui parlait d’éternel recommencement ?

MATHIEU NGUYEN

Le retour en grâce, en 2014, de gimmicks déco jadis proscrits

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