Le cartel fait la loi

Pierre Havaux
Pierre Havaux Journaliste au Vif

Sans l’aile protectrice du puissant patronat flamand, Bart De Wever aurait peut-être déjà plié. Le Voka ne le cède en rien à la N-VA, et se permet beaucoup : rabaisser les présidents de partis francophones, se mêler des affaires bruxelloises, faire la leçon aux Wallons.

La rencontre aurait pu être un moment de vérité. Une éclaircie, pourquoi pas décisive, dans le brouillard politique persistant. Mais le tournant a viré à l’embardée. Catastrophique. Le 11 avril dernier, quatre présidents de partis francophones et une quarantaine d’entrepreneurs flamands se sont quittés en froid. Pourtant, les patrons du nord du pays s’en frottaient les mains : enfin, des dirigeants francophones demandeurs de quelque chose ! Demandeurs d’être reçus en audience par le top du Voka, comme tant d’autres solliciteurs. Il fallait que ça se sache. Le soir même de la réunion, un communiqué partait du QG du Voka :  » Nous recevons régulièrement des demandes pour que nous éclairions notre point de vue, y compris de Wallonie. Nous sommes toujours prêts au dialogue, c’est pourquoi nous répondons à cette demande de présidents de partis « , actait le patron des patrons flamands, Luc De Bruyckere. Une posture de grand seigneur, bonne à prendre en pleine guerre psychologique : c’était aux politiques francophones à se déplacer jusqu’au club De Warande, lieu très sélect de la présence économique flamande à Bruxelles. Connu aussi pour avoir donné son nom en 2005 à un manifeste pour une Flandre indépendante, rédigé par un groupe de patrons et de leaders d’opinion flamands. Tout un symbole… Elio Di Rupo (PS), Joëlle Milquet (CDH), Charles Michel (MR) et Jean-Michel Javaux (Ecolo) avaient tout intérêt à se montrer à la hauteur des exigences patronales flamandes.

C’était en réalité se jeter dans la gueule du loup. Sitôt la réunion terminée, plusieurs poids lourds de l’économie flamande ne font qu’une bouchée du quatuor francophone, dans la presse du Nord. En termes féroces. Herman Daems (BNP Paribas Fortis) :  » Je n’ai rien appris de neuf.  » Wouter De Geest (BASF) :  » Un manque de courage pour aller vers des ruptures, une peur quasi panique de lâcher quoi que ce soit.  » Ignace Van Doorselaere, patron du groupe de lingerie Van de Velde :  » Je n’ai entendu aucune vision de ce que devait être l’avenir de ce pays. Si on dirigeait une entreprise avec cette logique, on irait à la faillite.  » Luc Bertrand (Ackermans & Van Haaren) :  » Une soirée de surréalisme belge.  » Julien De Wilde (Agfa-Gevaert) :  » Les francophones n’ont aucun plan, ils veulent que rien ne change, ils veulent seulement que Bruxelles devienne une région à part entière, et de l’argent.  » Karel Vinck, ex-big boss de la SNCB :  » Les francophones m’ont énormément déçu. Ils ne sont pas courageux.  » Luc De Bruyckere, patron des patrons flamands, allait mettre la touche finale en confiant avoir perçu  » une phobie de la N-VA. Nous voulions aller à l’essentiel, mais il a été question au moins cinquante fois de la N-VA « .

Bart De Wever pouvait boire du petit lait

Si la man£uvre francophone avait pour but d’amadouer le Voka dans l’espoir de faire plier la N-VA, elle a tourné au désastre. Bart De Wever pouvait boire du petit lait : lui-même n’aurait pas mieux parlé. Quelle claque ! Quand c’est balancé par la crème du patronat flamand, c’est encore mieux. Assuré d’un tel soutien, le patron de la N-VA peut se dire qu’il serait bien sot de céder un pouce de terrain. Ses lieutenants ne se lassent d’ailleurs pas d’évoquer le fiasco quand ils s’adressent aux militants :  » Les patrons flamands sont sortis de cette réunion avec les présidents francophones en disant : « Nous sommes devenus N-VA ! »  » Derrière la raillerie, il y aurait comme un fond de vérité. Depuis un an, N-VA et Voka s’entendent comme larrons en foire pour tenir la dragée haute aux dirigeants francophones et maintenir la pression. Quitte à les humilier, au passage. Lors de cette funeste rencontre, Joëlle Milquet, présidente du CDH, a ressenti du mépris  » à l’égard d’une femme qui ne se laisse pas faire  » (voir son interview page 21). Elle remet les patrons à leur place.  » Comparez la gestion d’une entreprise à la gestion de dix millions de citoyens et de problèmes sociétaux multiples, c’est trop simpliste. Un Etat, ce sont aussi des gens. Pas seulement des produits, avec un CEO à la tête. « 

Agenda ultralibéral

Il y a de cela dans le raisonnement. Il est d’usage dans les milieux patronaux, singulièrement flamands, de parler de la NV België, de la SA Belgique. D’envisager froidement ce pays comme une maison mère au bord de la faillite, aux prises avec trois filiales aux fortunes diverses. L’une qui, en Wallonie, bat de l’aile depuis tellement longtemps que de gros doutes planent sur la volonté réelle ou la capacité de sa direction de la redresser. L’autre qui, en Flandre, prospère sous l’effet d’une gestion managériale rigoureuse et dynamique, mais qui courra à sa perte si le site voisin persiste dans ses errements. Enfin, l’implantation bruxelloise, d’une valeur ajoutée incalculable, mais qui exigerait une mise sous tutelle pour cause de restructuration impérieuse. S’il le fallait, il faudrait se résoudre à larguer le canard éternellement boiteux. Business is business. En vieux briscard de la politique, le ténor socialiste flamand Louis Tobback disait récemment voir clair dans ce jeu patronal :  » Un certain nombre de chefs de file du Voka salivent à l’idée de pouvoir imposer leur agenda ultralibéral dans une Flandre de droite. De pouvoir enfin faire sauter l’index, limiter le chômage dans le temps, etc. Seulement, ils ne peuvent employer la majorité flamande qu’ils pensent avoir. A cause de ces abominables [sic] socialistes du Sud. Dès lors, ils espèrent aujourd’hui en De Wever.  » L’action de l’homme fort de Flandre reste cotée à la hausse. De Wever, le placement sûr. Toujours fidèle à sa boutade, qui passe au fil du temps pour un serment d’allégeance :  » Mon patron, c’est le Voka. « 

L’influente organisation patronale flamande – plus de 16 000 entreprises, 66 % de la valeur ajoutée en Flandre – a l’oreille du patron de la N-VA. Régulièrement, le patronat flamand relance ainsi la consigne observée par De Wever.  » Ce qui manque à ce pays, c’est du courage « ,  » Il faut opter pour des solutions définitives, pas des compromis mous « ,  » Le temps des demi-mesures est fini « ,  » Plutôt pas d’accord qu’un mauvais accord « ,  » Pas de chèque en blanc pour Bruxelles « . Un vrai copié-collé des discours. Quand la N-VA ne met pas de l’huile sur le feu, le Voka souffle sur les braises.

Le Voka en bonne voie de radicalisation

 » Où est l’£uf, où est la poule dans cette histoire ?  » s’interroge Tony Mary. Cet ex-patron de la VRT est devenu persona non grata au Voka, en décembre dernier :  » Apparemment, je ne suis pas assez flamand, je prends des positions trop bruxelloises et je trouve inacceptable la visibilité de la relation entre le Voka et la N-VA « , justifiait, sarcastique, le top-manager flamand en rendant son tablier d’administrateur au Voka-Bruxelles. Circonstance aggravante : la présidence du mouvement B Plus, difficilement compatible avec la ligne d’une organisation patronale que Tony Mary juge en bonne voie de radicalisation.  » C’est à l’image de toute cette Flandre qui aime les chefs, et qui en détient un pour l’instant : Bart De Wever. Pourquoi diable des gens de bonne volonté lui emboîtent-ils le pas ? Par opportunisme. Et dans le monde des affaires, il faut faire preuve d’opportunisme.  » Le langage du Voka laisse Tony Mary tout à la fois choqué, incrédule et très inquiet :  » Jamais je n’aurais cru que certains patrons flamands prendraient de telles positions. Je ne peux pas croire que le président du Voka, Luc De Bruyckere, puisse croire réellement ce qu’il dit sur la Wallonie ou sur Bruxelles. « Je ne peux pas faire autrement », me répond-il quand je le confronte à ses discours. Le Voka sort de son rôle en prenant des positions politiques. « 

La générosité de la Flandre

Wallons et Bruxellois en sont régulièrement la cible. Au point d’être récemment saisis d’un gros coup de sang. Premier à être sorti de ses gonds, le ministre-président bruxellois Charles Picqué (PS), en découvrant les intentions patronales flamandes pour Bruxelles : renforcement du contrôle et de sanctions pour non-respect du bilinguisme, refus d’envisager Bruxelles comme une Région à part entière, transfert de compétences communales vers le niveau régional, là où les néerlandophones sont mieux représentés. Pour le coup, le Voka en a pris plein la figure au parlement bruxellois :  » Position hallucinante, cynique, absurde, d’une arrogance inqualifiable, de la part d’une organisation patronale qui agit comme une organisation militante de la cause de la Flandre.  » Pas de quoi inciter le Voka à faire profil bas. Devant un parterre d’entrepreneurs wallons réunis au Cercle de Wallonie, le président Luc De Bruyckere vient d’en remettre une couche : que la Wallonie se réforme en profondeur et d’urgence, qu’elle cesse de vivre au-dessus de ses moyens grâce à la générosité de la Flandre… Piqué au vif, c’est le ministre wallon du Budget, André Antoine (CDH), qui a donné la réplique, une kyrielle de chiffres à l’appui :  » La Wallonie n’a pas de leçon à recevoir du Voka « . Ce n’est pas l’avis du patronat flamand.

PIERRE HAVAUX

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