Rosanne Mathot © XZAROBAS

Le café de la Poste faisant foi

Rosanne Mathot
Rosanne Mathot Journaliste

Où il est question de nymphes exotiques, de facteurs, de Nietzsche, de schnaps et de ciels mauves.

Pour devenir quelqu’un, deux facteurs sont indispensables. L’on choisira le premier, de préférence blond et athlétique, avec un joli vélo jaune. Le second pourra être plus quelconque et même de sexe féminin. C’est dire l’importance de la Poste, de Bpost pardon, dans notre société, alors même que tout le monde cherche à devenir quelqu’un au détriment des autres. D’ailleurs, personne n’ignore que chacun recevra bientôt son courrier, une seule fois par semaine, regroupé serré dans une seule et unique grosse farde verte (1). Inévitablement, ces lettres enliassées signeront la mort tragique de nos postiers. Or, sans eux, comment faire pour devenir quelqu’un, et donc cesser d’être quelconque ?

On raconte que Nietzsche reçut jadis, lui aussi, une farde verte, dans sa boîte aux lettres, alors même qu’il attendait de pied ferme un colis de chocolats à la menthe. De frustration et de dépit, il s’en alla rejoindre quelques nymphes allègres dans un sauna exotique, avant de contracter, mystérieusement, quelques heures plus tard, la maladie de la vache folle. C’est cette surprenante suite d’événements qui lui inspira son Zarathoustra, le poème philosophique qui fit de lui quelqu’un et qu’il rédigea à une table de ce café, ici même, en sous-titrant la chose – à très juste titre –  » Un livre pour tous et pour personne  » (Ein Buch für Alle und Keinen).

Etant enfin devenu quelqu’un, Nietzsche roula des mécaniques jusqu’à l’épuisement ; tant et si bien que les garçons de café durent l’évacuer de force vers l’hôpital Saint-Luc, où il fut réceptionné au service d’aide à la personne. Le philosophe ne se remit jamais véritablement de cet épisode. De longues années durant, il chercha sans relâche un nouveau duo de facteurs apte à refaire de lui quelqu’un. Malheureusement, une terrible grève postale enveloppait alors le pays tout entier. Nietzsche ne trouva jamais personne pour le recommander. La malédiction le scotcha. Les aléas le firent boire.

Le philosophe passa le reste de sa vie dans un état de neurasthénie avancé. Devenu l’ombre de lui-même, déprimé et gaffeur, il s’entortilla la langue dans le ruban de sa machine à écrire. Il cria très fort et décida de ne plus jamais penser à rien et de ne plus jamais quitter son lit.

Pourtant, par un début de soirée au ciel violet, son corps décida brusquement qu’il était grand temps pour lui de retrouver ses esprits et d’aller boire une dernière bière, au café, avant de mourir.

Le moment était perfection pure : en sourdine, sur la Grand-Place, un accordéon pleurait, laissant à penser qu’on allait bientôt manquer de vin, de schnaps, et même de limonade (ce qui était peut-être le plus terrible). Avant de trépasser, Nietzsche eut une expression légèrement rieuse (qui tenait davantage du rictus dément que du sourire) se disant que – chouette alors ! – tout le monde allait finir par mourir de soif dans une mélancolie terrassante : Kierkegaard avait raison (2).

Mais c’est pas tout ça. L’heure tourne. Où est encore passé le serveur ? S’agirait quand même pas de louper le film qui va démarrer sur la Une à 20h15 !

(1) En 2012, André Denis, secrétaire général de la CSC Transcom pour Bpost annonçait :  » Demain, tout le courrier va arriver par liasses directes. […] Ce sont des milliers d’emplois de facteurs qui vont disparaître.  »

(2) En 1844, Kierkegaard publie son terrifiant essai philosophique, In vino veritas. La conclusion est – on le sait – d’une tristesse inouïe.

Rosanne Mathot

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