Le café broie du noir

Laurence Van Ruymbeke
Laurence Van Ruymbeke Journaliste au Vif

Surproduit à l’échelle de la planète, le café voit son cours plonger. Les petits producteurs trinquent, en attendant une régulation mondiale. En vain

Il se boit sans lait ni sucre, bien serré. Quelques investisseurs, déçus par les piètres performances du marché boursier classique, apprécient particulièrement ce café-là, que l’on appelle le  » café papier « . Objet de spéculation, certaines livraisons changent 6 fois de propriétaire virtuel, avant d’être réellement achetées, plus cher, forcément.  » Le prix du café, produit cyclique, est tellement bas qu’il ne peut que remonter, explique Caroline Crabbe, responsable de l’information chez Oxfam. D’ailleurs, c’est le cas depuis quelque temps.  »

Descendre plus bas n’était plus guère possible. Depuis le milieu des années 1990, la chute du cours du café est lente et quasi ininterrompue. L’arabica, coté à Londres, valait 314 cents la livre en 1997. Il est tombé à 41 cents en décembre 2001, et s’échange aujourd’hui à 60 cents. Quant au robusta, qui valait 4 092 dollars la tonne en septembre 1994, sur le marché new-yorkais, il a chuté jusqu’à 366 dollars à l’automne 2001, pour remonter à 752 dollars actuellement. A la source de cette dégringolade, catastrophique pour quelque 20 millions de producteurs, un phénomène de surproduction peu commun : depuis une quinzaine d’années, le Vietnam s’est lancé dans la culture de café, encouragé par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. Les devises ainsi obtenues à l’exportation devaient faciliter le remboursement de sa dette. De fait. Aujourd’hui, le Vietnam est le deuxième producteur de café au monde, derrière l’intouchable Brésil et devant la Colombie. Curieusement, aucune demande ne justifiait, à l’époque, cette augmentation de l’offre. La consommation de café progresse, certes, de 1 à 1,5 % par an, mais la production grimpe parallèlement de plus de 2 %. Résultat : alors que 120 millions de sacs (de 60 kg) sont produits chaque année dans le monde, seuls 105 millions sont consommés.

L’arrivée tonitruante du Vietnam sur le marché du café robusta a, logiquement, bouleversé la donne dans les autres pays producteurs, essentiellement en Afrique et dans certaines régions d’Amérique latine, où le coût de production est plus élevé. En Colombie, par exemple, les baies se récoltent à la main sur des collines escarpées qui s’élèvent à 1 800 mètres d’altitude. Toute mécanisation est exclue sur ce type de terrain, où il est impossible de produire à moins de 90 cents la livre, c’est-à-dire à perte dans les conditions actuelles du marché. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que certains producteurs négligent leurs plantations, produisant du café de moins bonne qualité, ou arrachent leurs caféiers pour les remplacer par des cultures de coca ou des plantations de khat, comme en Ethiopie. En Angola, au Zimbabwe, au Cameroun et en Côte d’Ivoire, pays certes politiquement instables, la production de café est également en recul.

 » Les prix actuels sont trop bas, constate Jo Van Eynde, porte-parole du groupe Douwe Egberts Belgique et les conditions de vie des petits producteurs ne sont pas acceptables. Il faut donc trouver au plus vite une solution.  » Les plans de rétention de café, naguère mis sur pied, ont fait long feu. En août 1993, 28 pays producteurs, représentant 80 % de la production mondiale, s’étaient entendus pour réduire l’offre de 20 %. En six mois, les prix avaient alors grimpé de 50 %. Le répit n’a pas duré : les intérêts divergents des pays producteurs et l’absence de réforme en profondeur du marché ont coulé le plan.

La destruction de stocks – dans le port de Brême, certains sacs de café sont conservés depuis dix à vingt ans ! – constituerait une amorce de solution.  » Une telle opération permettrait de rééquilibrer les prix, estime Carole Crabbe. Mais rien ne bouge. On peut légitimement s’interroger sur la volonté politique, notamment européenne, en la matière.  »

Autre piste : la diminution de la production, liée à l’amélioration de la qualité. Dans certains pays, des programmes ont été mis en place chez les producteurs pour les inciter à faire mieux en moins grande quantité.  » Le très bon grain peut se vendre fort cher, explique Yvan Rombouts, directeur de l’Union royale des torréfacteurs de café. C’est le cas au Guatemala, par exemple. Au Brésil, des concours de qualité ont été lancés entre les planteurs. Les 20 meilleurs cafés sont vendus sur Internet. Le premier d’entre eux a vu sa production partir à 12,80 dollars la livre.  » L’écrémage du marché n’en sera pas moins terriblement douloureux…

Un rêve : la Chine

Bien sûr, la situation s’améliorerait d’elle-même si la consommation mondiale de café augmentait. Les habitants des pays d’Europe de l’Est boivent déjà plus de café qu’auparavant. Les planteurs rêvent du jour où les Chinois succomberont à leur tour à l’appel du grain noir… Car, actuellement, les deux tiers de la production mondiale, contrôlée par les groupes Altria, Nestlé, Procter & Gamble, et Sara Lee, sont consommés en Amérique du Nord et en Europe occidentale, deux continents dont la marge de progression est ténue.

Reste la piste du commerce équitable, notamment portée à bout de bras par le label Max Havelaar, qui assure un revenu fixe (1,26 dollar la livre d’arabica) aux producteurs. Fondé sur un noble principe, ce produit ne représente pourtant qu’un peu plus de 1 % du marché belge. Un plan d’urgence pour le café, sous l’égide de l’Organisation internationale du café, n’en a que plus de raisons d’être. Depuis 1997, la chute du cours du café a fait perdre 8 milliards de dollars de revenus aux pays en développement.  » Il s’agit d’un problème mondial qui devrait trouver une réponse mondiale, résume Jo Van Eynde. Mais le café n’est pas perçu comme un bien essentiel. Ce serait très différent s’il s’agissait du cobalt.  »

Laurence van Ruymbeke

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