Le bonheur est dans le rikiki

Les hautes ambitions, souvent vouées à l’échec, n’entraînent que de la frustration. Au contraire des  » choses minuscules  » de la vie :  » Rêver petit « , estime la sociologue française Anne Chaté, présenterait d’innombrables avantages existentiels.

Moi, j’ai toujours rêvé petit, parce que j’aime bien que mes rêves se réalisent « , confiait naguère, à Télérama, l’actrice française Ludivine Sagnier. Elle n’est pas la seule ! En 2000, plus de 41 % de ses compatriotes considéraient que le bonheur consistait à se satisfaire de ce que la vie réserve. Sont-ils encore plus nombreux aujourd’hui ? A la croisée des rayons psychologie, bien-être et spiritualité, le créneau  » équilibre intérieur  » fait en tout cas les beaux jours de l’édition francophone. Or, ce qui frappe, dans cette foison de livres et de magazines consacrés à la félicité, c’est la place accordée à la description des aspirations modestes. Voilà célébré le triomphe des  » plaisirs minuscules « , des  » ravissements simples « . Se tenir sous les arbres en forêt. Observer les abeilles qui butinent. Parler le jour, puis dormir la nuit avec qui on aime. Toucher la peau d’un bébé. Raboter un bout de bois. Jouir d’un repas en famille, où rien d’extraordinaire ne se passe, sinon la joie d’être ensemble… Loin des excès et des passions violentes, toute cette attention portée aux petites choses de la vie, qui souligne la beauté d’instants fugitifs, de gestes infimes, de scènes quotidiennes, contribuerait à ouvrir aux individus une voie d’accès au bonheur. Curieux courant, d’autant qu’aucune expression consacrée du langage n’a jamais réellement désigné cette attitude qui consiste à restreindre ses ambitions. Dans les dictionnaires et encyclopédies, l’entrée  » modération  » n’est guère féconde. Quant au mot  » modestie « , il est souvent pris dans une autre acception – celle opposée à orgueil. En outre, excepté dans les recueils populaires de proverbes, où la modération est plutôt bien perçue, le patrimoine littéraire a souvent réservé une place restreinte à l’homme ordinaire, au type moyen qui se contente de peu – contrairement au modèle de l’ambitieux, d’emblée héroïque et flamboyant, car fascinant dans sa quête du pouvoir, de la reconnaissance et de la réussite. Enfin, il faut ajouter une quasi-absence de travaux scientifiques consacrés au thème des désirs modestes. Dans Le Comportement de modération. Rêver petit ou l’arrangement des rêves (1), la sociologue française Anne Chaté comble ce manque.

Le Vif/L’Express : L’engouement pour le fait d’opter pour des ambitions modestes, que vous appelez  » sam suffisme  » ou  » petisme « , n’est-il pas un peu exagéré dans les magazines ?

Anne Chaté : C’est possible. Le développement actuel du marché du bonheur signale en tout cas un grand désarroi de l’individu face à la définition du bonheur et aux moyens de l’atteindre. Sur Internet circule pour le moment un texte, cité sur des dizaines de sites (sans que son origine puisse être identifiée), qui vante la formule  » le bonheur est une trajectoire et non une destination « . Cette sorte de poème dit :  » Travaille comme si tu n’avais pas besoin d’argent, aime comme si jamais personne ne t’avait fait souffrir et danse comme si personne ne regardait…  » L’idée, c’est que s’attendre à un trop grand bonheur est justement un obstacle au bonheur.

Et c’est vrai ?

Il me semble exact que celui qui rêve petit se donne peut-être quelque chance de connaître le bonheur. Ou, plus précisément, le contentement, défini dans le Robert comme  » l’état d’une personne qui ne désire rien de plus, rien de mieux que ce qu’elle a « .

Mais tout le monde ne pense pas à cette piste pour être heureux ?

Les individus ne sont pas tous homogènes. L’attention qu’ils vont accorder aux petites choses découle souvent d’une prise de conscience aiguë de la fragilité de la vie. Après une maladie, un accident, une agression, le regard posé sur la vie change… Il est neuf, enchanté, teinté d’émerveillement. L’ambition sociale, les honneurs, le pouvoir apparaissent soudain comme une agitation inutile. Ce n’est plus que du bruit, du bla-bla.

Rêver est-il toujours profitable ?

Oui. Rêver permet de ressentir le temps qui s’écoule autrement que comme une répétition incessante d’un quotidien sans surprise. Etre tiré en avant par un projet, une tâche ou un intérêt permet d’empêcher que demain soit semblable à aujourd’hui, et après-demain, à tous les autres jours… Mais rêver petit présente encore plus d’avantages…

Celui d’éviter les déceptions liées aux hautes ambitions ratées.

Pas seulement. Nourrir des aspirations modestes protège également de la frustration : monter moins haut sur l’échelle des illusions, c’est subir une moindre chute en cas d’échec. En valorisant les petits rêves (et en dépréciant les grands), on cherche à échapper à l’extrême cruauté des espoirs vains.

On se met aussi à l’abri de l’envie – celle qu’on peut éprouver, autant que celle que les autres nourrissent à notre encontre.

Exact. Des rêves trop grands s’alimentent à l’envie envers les mieux lotis que soi. Et l’ambitieux est souvent malheureux : non seulement il se tourmente, mais il trouble aussi la paix de beaucoup de gens pour obtenir ce qu’il admire de façon si fantasque.

Vous soulignez que rêver petit présente quand même des inconvénients…

Certainement. La modération fait courir le risque de ne pas tenter sa chance, de ne pas se donner les moyens d’une vie qui aurait pu être plus riche. Après tout, il y a quand même des rêves fous qui se réalisent…

C’est la seule critique ?

Non ! Les sociétés modernes ont souvent reproché à ceux qui rêvent petit leur conservatisme, leur conformisme. Leur valori-sation de l’immobilisme n’est guère compatible avec les innovations techniques, économiques ou artistiques. On dit d’eux qu’ils se mettent  » hors jeu  » de la collectivité : développer des jardins personnels détourne forcément de l’engagement pour une cause commune… Le sam suffisme est encore perçu comme tiède, étriqué, médiocre, ennuyeux, répétitif. Il renverrait à une culture du mou, à l’ordre des pantoufles, à de la guimauve pour tous.

Ceux qui dénoncent le petisme ne se trompent pourtant pas complètement…

Non. Mais la sociologie a surtout vu dans la résignation à son sort une entreprise de conservation de l’ordre établi, en oubliant quels soulagements elle peut apporter aux individus. Faire avec ce qui est donné, s’accommoder, s’arranger, s’obliger à une tâche relativement simple, c’est s’accorder aussi la promesse d’une satisfaction devant la réussite.

C’est pour ça que vous incluez les collectionneurs parmi les petits rêveurs…

Au même titre que ceux qui aiment le jardinage, le bricolage, la généalogie… Le repli sur des univers restreints ou clos procure un sentiment de maîtrise, de compétence, de sécurité et, parfois aussi, de reconnaissance sociale.

Souligner le miracle des petits moments, magnifier les rôles ordinaires mène vraiment au bien-être et à l’harmonie ?

Mais oui ! Le bonheur est là, tapi dans l’existence ordinaire, pour autant qu’on accepte d’arrêter d’attendre toujours mieux. La  » requalification du quotidien  » favorise l’adhésion de l’individu à sa vie. Le même processus est d’ailleurs à l’£uvre dans la lecture de la presse people, qui montre les célébrités dans leur vie de tous les jours.

Madonna qui sort ses poubelles, qui prend du poids… Je ne vous suis pas.

A travers les indiscrétions des médias people, nous vérifions avec soulagement que les stars ne sont pas d’une autre essence que nous. Ces médias sont des machines à freiner l’envie : derrière leur futilité, ils remplissent un rôle essentiel…

(1) Editions l’Harmattan, 154 pages.

Propos recueillis par Valérie Colin

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