Le baptême du feu d’Abou Jahjah

En se présentant, non sans raison, comme un « prisonnier politique », le leader de la Ligue arabe européenne a réussi à imposer le thème de l’intégration dans les termes qui lui conviennent: l’égalité des droits et le droit à la différence

Entendre Ahmed Azzuz, n° 2 de la Ligue arabe européenne, saluer le travail de la justice à l’annonce de la libération de Dyab Abou Jahjah, détenu depuis cinq jours à la prison d’Anvers, donne la mesure du retournement de situation intervenu après quelques jours de folie politique et judiciaire. Un retournement à la hauteur de la pression exercée sur le pouvoir judiciaire par quelques hommes politiques – et non des moindres- ulcérés par l’entrée en activité des « patrouilles civiles » de la Ligue, à Anvers, et par les échauffourées des 26 et 27 novembre dernier, à Borgerhout. Celles-ci faisaient suite à la mort d’un jeune professeur de religion islamique, Mohammed Achrak, sous les balles d’un probable psychotique, Constant Van Linden.

Passer, en quinze jours, du statut de pestiféré – pour avoir « ethnicisé » les problèmes de sécurité – à celui de victime de la paranoïa politique, chapeau! Dyab Abou Jahjah, qui a beau jeu dès lors de se présenter comme « prisonnier politique » confirme, en tout cas, qu’il est… une « bête politique », même si cet habit lui est amplement taillé par les médias et par ses futurs rivaux. Il a été libéré sous conditions (pendant trois mois, il ne peut plus prendre part à des manifestations sur la voie publique et doit se tenir à la disposition de la justice) par la chambre du conseil d’Anvers, qui n’a pas trouvé dans son dossier suffisamment d’éléments pour le maintenir en détention préventive. Mais il reste inculpé de rébellion en bande avec préméditation, d’entrave méchante à la circulation, de déprédation de véhicules et de coups volontaires à agent de la force publique. Par ailleurs, la justice anversoise poursuit ses investigations sur la Ligue arabe européenne, entamées discrètement, le 8 octobre 2002, bien avant que le ministre de la Justice ait bruyamment donné au parquet d’Anvers l’ordre d’intervenir.

Le leader de la Ligue arabe européenne, belge d’origine libanaise, tendance chiite, 31 ans, a évolué dans le circuit officiel (Fédération des organisations démocratiques marocaines, FGTB), avant de rejoindre la Ligue arabe européenne créée, en octobre 2001, avec Ahmed Azzuz (un ancien membre du SP.A). Le projet de la Ligue est d’abord nationaliste – restaurer une forme de « fierté arabe », d’où son positionnement en politique internationale: refus de l’occupation israélienne, refus de la guerre contre l’Irak. Mais en politique intérieure, la Ligue, tout en disant respecter la démocratie et l’Etat de droit, apparaît comme le pendant du Vlaams Blok: même repli communautaire, mêmes valeurs familiales conservatrices, cette fois inspirées par l’islam, considéré comme constitutif de l’identité arabe. La Ligue a essayé de s’immiscer dans la procédure judiciaire engagée, à Bruxelles, par des victimes palestiniennes du massacre, en 1982, de Sabra et de Chatila contre le Premier ministre israélien Ariel Sharon. Sans succès. A ce titre, pourtant, Abou Jahjah a récolté des fonds d’origine saoudienne et koweïtienne, lors d’un voyage en Egypte. Il est donc connecté internationalement. Mais à qui ? A quoi ? L’enquête doit encore le déterminer.

Durant la crise des « patrouilles civiles », puis des incidents de Borgerhout, les organisations et leaders marocains se sont évertués à prendre leurs distances avec Abou Jahjah, en insistant lourdement sur le fait qu’il n’était pas des leurs et qu’il massacrait un modèle de cohabitation relativement harmonieuse, fait de respect mutuel et de solidarité. Il n’empêche: la question de l’intégration est de nouveau sur le tapis. Et, si en Région flamande, elle est posée en termes socio-économiques (discriminations positives à l’emploi, obligation d’apprendre le néerlandais pour bénéficier des indemnités de chômage…), au niveau fédéral, cela part dans tous les sens.

Tout en ayant assimilé les très controversées « patrouilles civiles » à des milices privées, le Premier ministre Guy Verhofstadt (VLD) et la vice-Première Laurette Onkelinx (PS) ont cédé au réflexe quasi pavlovien consistant à convier les représentants du culte musulman, puis toutes les convictions religieuses et philosophiques à une tâche d’apaisement des tensions intercommunautaires. Une fois de plus, la question de la reconnaissance d’un culte, déjà inscrite dans la loi et les institutions, est confondue avec celle de l’intégration, qui relève largement de l’école, de la formation, du logement et de l’accès à l’emploi et, pour les étrangers non européens, de la représentation politique. Intuitivement, le monde politique cherche, cependant, à rencontrer les jeunes gens en colère de Borgerhout, qui ne sont pas tous dépourvus de diplômes ou d’atouts sociaux, sur le terrain que ceux-ci ont désigné d’avance: celui de leur identité arabe et musulmane.

Une liste aux législatives

Les émeutes anversoises ont démarré parce que l’assassinat de Mohammed Achrak présentait beaucoup de ressemblances avec ceux, encore tout récents, d’un couple marocain, à Schaerbeek, et d’un jeune homme à Marcinelle, par des « petits Blancs », âgés, ayant développé une haine irrationnelle envers leurs voisins d’origine étrangère. Du racisme, donc. Même s’il devait s’avérer que le drame de Borgerhout est le fait d’un déséquilibré mental, les sensibilités à fleur de peau étaient prêtes à recevoir une autre explication, distillée ou non – l’enquête le révélera- par les agitateurs de la Ligue arabe européenne. En attendant, le personnage politique et polémique d’Abou Jahjah s’est cristallisé. Le président de la Ligue arabe européenne a annoncé qu’il porterait plainte pour diffamation contre le Premier ministre et la bourgmestre d’Anvers, Léona Detiège (SP.A), de même qu’il présenterait une liste « mixte » (allochtones-autochtones) aux élections législatives de 2003, alors qu’auparavant il parlait plutôt de donner des consignes de vote, se réservant pour les élections communales de 2006. Mais la récupération à laquelle s’essaie le Parti du travail de Belgique (PTB) est peut-être le ferment de dissension qui fera éclater plus tôt que prévu la « bulle Abou Jahjah ».

Marie-Cécile Royen

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