L’autre façon de le dire

L’un s’adresse aux adolescents. L’autre est destiné aux malades mentaux. Mais qu’ont donc en commun les deux projets qui viennent d’être distingués par la Fondation Julie Renson? Ce sont tous deux sont des « passeurs »: des bateaux construits pour faciliter la traversée de la vie

Ce jour-là, elle craquait. Comme on disjoncte à 18 ou à 20 ans quand on s’est fait plaquer, qu’on se croit au fond d’un gouffre, coincée sur des rails dont rien ne vous fera sortir et sans aucun espoir. Ce jour-là, pourtant, menée par la maman d’une amie, elle a poussé la porte de la permanence qui, tous les mercredis après-midi, permet aux adolescents (ou à leurs proches) de demander de l’aide (1). Elle a rencontré un thérapeute, lui a parlé de sa situation familiale compliquée. Non, elle ne voulait pas le revoir. « Elle devait passer ses examens », a-t-elle expliqué en partant. Des mois plus tard, elle a repris contact. Elle a même demandé qu’on lui fixe un rendez-vous avec un psy. Mais, au jour dit, elle n’est jamais venue. C’est pour de telles jeunes filles, et pour beaucoup d’autres adolescents, que le site Internet passado@passado.be a été mis en place, en juin dernier. « Que les jeunes soient en crise ou mal dans leur peau, dans une impasse ou en plein questionnement, peu importe: nous leur proposons d’accueillir toutes leurs problématiques », explique Michel Heinis, psychothérapeute et coordinateur du projet. Là, ils dialoguent donc entre eux, sous le regard et avec la participation de thérapeutes. Ce projet bruxellois, qui a déjà accueilli jusqu’à 80 jeunes, vient de recevoir le prix de la santé mentale Julie Renson (2). Il partage cette distinction avec une initiative menée à Tournai: « Bien chez soi » aide des personnes souffrant de troubles psychiques à vivre de manière autonome, à domicile.

Le Dr Antoine Masson est l’un des créateurs de Passado. Il rappelle que l’adolescence est l’âge de tous les périls mais, aussi, et de tous les possibles. Le site Internet où peuvent s’exprimer les jeunes constitue, peut-être un moyen d’éviter les premiers et développer les seconds. « Il est difficile pour un jeune en crise d’accepter de voir un thérapeute: « Je ne suis pas fou! » disent-ils. Mais, alors que l’adolescence se prolonge et que ceux qui traversent cette période complexe sont souvent livrés à eux-mêmes, parler ou écrire via un site offre l’opportunité de déposer ce qu’on porte et donne une chance d’être entendu », précise Michel Heinis.

En pratique, une partie du site est accessible à tout le monde. L’autre est destinée aux jeunes qui s’y inscrivent et choisissent alors une signature, uqi préserve leur anonymat. Lorsqu’ils écrivent, leur message est lu par un thérapeute: 5 d’entre eux se relaient tous les jours à tour de rôle, y compris les week-end. Vingt-quatre heures plus tard, le message est diffusé, nanti d’une petite présentation écrite par ce veilleur. Aux autres jeunes d’y répondre ou d’ajouter leurs propres réflexions. Il arrive que l’animateur écrive aussi, directement, au jeune. « Nous nous investissons dans le site bien davantage que nous le ferions en thérapie », remarque Michel Heinis. Parfois, avoir exprimé ses doutes, ses cris, ses colères et avoir écouté ses pairs suffit au jeune à prendre du recul. Ou lui faire accepter l’idée qu’il a besoin d’une aide supplémentaire, d’ordre thérapeutique. » Entre silence ou solitude, Passado est, en fait, une possibilité nouvelle d’échanges proposée aux jeunes, avec les balises posées par des animateurs adultes.

Parfois, pourtant, il arrive que le dialogue s’enlise ou ne décolle pas. Ou que les jeunes ne reçoivent aucun écho de la part des autres. « En pratique, nous avons réalisé qu’il n’était pas si simple de rendre cet espace réellement interactif. On va donc faire de la participation plus ou moins régulière une des règles imposées à chaque inscrit », précise le thérapeute. Les animateurs constatent déjà, en tout cas, que certains thèmes « accrochent » davantage que les autres: l’amour et la fidélité ont ainsi déclenché un débat assez vif, avec de réelles interpellations lancées au monde des adultes.

La partie fixe du site, accessible à tous, présente des textes qui laissent une trace des passages et des échanges réalisés sur un thème. « Il est bien sûr excessivement difficile de quantifier l' »efficacité » de Passado en termes de prévention en santé mentale. Pourtant, le rôle « symbolique » du site ne fait aucune doute: il offre un soutien pour le passagede l’adolescence et il évite ainsi un enlisement pathologique qui, à défaut, aurait nécessité ensuite le recours à des structures thérapeutiques. Certains propos de jeunes nous le confirment », assure Michel Heinis. Un jour, bien sûr, les jeunes inscrits sur le site (ils sont actuellement une quarantaine), décideront qu’ils en ont fait le tour, qu’ils n’ont plus rien à lui confier ou à lui apporter. Ils passeront alors à autre chose, comme ils accéderaient au monde des adultes après un rite de passage, dans cette société où, regrette Michel Heinis, les rituels ont, hélas, disparu. Mais, en attendant, ils savent qu’il suffit d’ouvrir l’écran…

Pour éviter l’hôpital

Comme Passado, « Bien chez soi », à Tournai, est un projet qui a bénéficié, dès sa création, il y a un an, du soutien des ministères de la Santé et des Affaires sociales. Mais, alors que Passado ne bénéficie plus de cette subvention pour 2003, ce n’est pas le cas de cette initiative. Il est vrai que, potentiellement, elle est susceptible de faire réaliser de substantielles économies en soins de santé, en évitant ou en réduisant la durée d’une hospitalisation psychiatrique.

Près de 70 personnes bénéficient de ce projet. Elles ont, en majorité, entre 30 et 60 ans et souffrent en général de troubles d’ordre psychotique, c’est-à-dire de psychoses. « Cela signifie qu’elles perdent souvent le contact avec la réalité et qu’elles peuvent avoir du mal à voir les choses de façon rationnelle », détaille Marie-Christine De Reuse, assistante sociale, criminologue et coordinatrice de « Bien chez soi ». Pourtant, on tente ici de leur permettre de vivre de façon la plus autonome possible, à domicile. Pour ce faire, « Bien chez soi » apporte son aide et son soutien à des services déjà existants. Il les épaule et les coordonne, en s’y substituant le moins possible. Ce qui n’est guère aisé…

« L’une de nos principales difficultés provient du manque de personnes-relais dans les services auxquels nous devons faire appel. Il manque en effet d’intervenants formés à une approche psychiatrique et aptes à privilégier la recherche d’autonomie des patients qui reste notre premier objectif « , explique Marie-Christine De Reuse. Une sensibilisation à la psychiatrie a déjà été organisée auprès de services d’aides familiales de la région de Tournai. Mais, de manière plus générale, c’est contre une méfiance généralisée autour de la maladie psychiatrique qu’il faut encore et toujours se battre. « Nous intervenons parfois à titre de médiateur pour que la personne ne soit pas rejetée en raison de ses différences et qu’elle puisse vivre sans tracas. »

« Bien chez soi » n’évite pas toutes les hospitalisations. Mais les présences et les soutiens mis en place autour des patients permettent néanmoins d’atténuer les traumatismes que peut représenter un tel retour en service psychiatrique. En effet, souvent, lorsque le patient sent qu’il perd pied, il arrive alors qu’il demande lui-même un retourà l’hôpital. Or, en évitant la crise et en la contrôlant, bien souvent, on réduit la durée d’hospitalisation.

Il n’empêche: projet original développé par plusieurs autres structures en Belgique, l’intégration sociale des malades mentaux reste un énorme défi . Qui ne concerne pas que les malades « maternés » par les hôpitaux et stigmatisés ou rejetés ailleurs. De fait, ce projet force aussi un grand nombre d’intervenants sociaux à ouvrir les yeux sur la maladie psychique et à faire tomber les tabous. Cela valait bien un prix.

Pascale Gruber, (1) Au Centre Chapelle-aux Champs (UCL. 30 Clos Chapelle-aux-Champs. 1200 Bruxelles

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