L’autre Comédie humaine

Nouvelles complètes, par Henry James. Tomes I et II. La Pléiade, Gallimard, 1 477 p. et 1 562 p.

On n’aura pas la prétention d’ajouter ici un grain de sable à la montagne de commentaires dont l’£uvre, plus considérable encore, d’Henry James a fait l’objet. Deux jugements seulement : celui de Graham Greene dit bien pourquoi, au-delà de la confondante maîtrise de l’écrivain, James nous touche tant au c£ur et à l’esprit :  » C’est par la minutieuse perfection d’une analyse qui lui permettait de prendre en pitié le plus sordide, le plus corrompu de ses acteurs humains, qu’il se place au rang des plus grands écrivains créateurs.  » L’autre, de Jean Pavans, éclaire la pertinence de l’événement éditorial qui nous occupe :  » C’est au cours des cent douze nouvelles qu’il produisit que ses expériences furent le mieux cernées, les plus poussées, les plus aiguës.  » De quoi justifier, si besoin en était, la publication des Nouvelles complètes de James dans la Bibliothèque de la Pléiade au fil de quatre tomes, dont les deux premiers sont déjà disponibles. Ceux-ci présentent les textes parus de 1864 à 1876 et de 1877 à 1888. Rappelons que James, né américain en 1843, à New York, est mort anglais, à Londres, en 1916. Et c’est en 1876 qu’il s’était établi dans la capitale britannique après avoir brièvement tâté de la vie littéraire parisienne dont les mondanités l’avaient rebuté. (Son admiration pour Balzac – mort alors qu’il était encore enfant – fut certes un des stimulants de sa carrière d’écrivain et n’est pas sans avoir influencé la fermentation d’une £uvre qui, elle aussi, peut prétendre au titre de Comédie humaine.)

Le premier tome concerne donc les vingt-neuf premières nouvelles, écrites durant sa période américaine. Parues d’abord dans diverses revues, comme une bonne part de son £uvre, elles sont sans doute moins connues du grand public que des textes plus tardifs comme L’Elève, L’Image dans le tapis et, surtout, Le Tour d’écrou qui fit l’objet de plusieurs adaptations cinématographiques, théâtrales et lyriques. Il suffit toutefois de lire le premier récit ( Une tragédie de l’erreur) pour entrevoir, au-delà d’évidentes maladresses de jeunesse et un dénouement prévisible (James n’a d’ailleurs jamais tenu à le rééditer), les abîmes que son regard sur l’âme et sur les comportements humains ne cessera d’explorer avec ce mélange très subtil d’empathie et de distanciation, de distinction et de cruelle lucidité, qui fait le miel des grandes plumes anglo-saxonnes.

Le deuxième tome est déjà riche en purs chefs-d’£uvre comme Les Papiers d’Aspern (1888) ou Daisy Miller, la nouvelle parue en 1878 – considérée aussi comme un  » court roman  » -, qui valut à James son premier grand succès et le début d’une notoriété qui irait croissant au fil des ans.

Deux exégètes avérées de l’£uvre jamesienne, Annick Duperray, qui en a établi l’édition, et Evelyne Labbé, se partagent l’appareil de préfaces, introductions, notes, notices et chronologies de ces ouvrages de la Pléiade. Travail en profondeur qui éclaire sous tous leurs aspects l’£uvre, les motivations et la personnalité d’un écrivain d’une honnêteté fondamentale et tourmenté par le souci d’être, sous les espèces de la fiction et au-delà des particularismes, un observateur sans concessions de ses semblables et de son temps. Ceux qu’inquiètent ou captivent les (nombreuses) péripéties éditoriales des textes concernés y trouveront aussi de quoi rassasier leurs appétits universitaires. Et ceux qu’anime une simple passion pour l’£uvre de James s’offriront des milliers de pages de bonheur.

ghislain cotton

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