Laurent, prince contraire

Fifi et Kropka, ses chiennes, lui font les yeux doux. Le soleil brille. Au printemps 1999, sur la terrasse de sa villa  » Clémentine « , à Tervuren, Son Altesse Royale déjeune, d’un sacré coup de fourchette.  » Vous savez quelle est la différence entre le porc de Vilvorde et le port de Zeebrugge ?  » Canaille, entre deux bouchées de laitue qu’il a bizarrement enduite de compote de pomme, le prince savoure, d’avance, son petit effet.  » Ha, ha ! Celui de Vilvorde est aussi Premier ministre !  » Laurent,  » royalement incorrect « , gaillardement provocateur, s’en prend à Jean-Luc Dehaene. Puis aux industriels belges, aux femmes, à la Couronne. Laurent qui rit. Laurent qui pleure, aussi. C’est le même homme qui, quelques semaines plus tôt, a en effet convoqué chez lui les rédacteurs en chef des médias francophones, pour leur livrer une réflexion sur l’une de ses marottes, la gestion durable de l’environnement. Dans un salon d’une froideur extrême, les invités font le pied de grue, posant discrètement le regard sur des dressoirs où s’amoncellent des cadres argentés. L’une des photos présente le prince en bras de chemise, parmi des loubards au crâne rasé, un prêtre hilare et des reliefs de repas. Mais ce soir, ça ne rigole pas : une porte s’est ouverte, Laurent s’est coulé parmi ses hôtes, traînant les pieds, comme au bord de la syncope. Il a sa tête des mauvais jours, et incrimine d' » affreuses migraines « . Eberlués, les journalistes se poussent du coude :  » S’il prend de la coke, murmure l’un d’eux, j’espère au moins qu’elle est bonne…  »

Trois mois plus tard, Laurent répand son spleen à la Une.  » Il ne faudra pas trop me bousculer. Je ne me sens pas bien du tout « , annonce-t-il d’entrée de jeu à l’aéroport de Zaventem, à ceux qui l’accompagnent en Floride, où il va observer des dauphins. Sur place, il se montre  » dépressif, chipoteur et pleurnichard « . Même au gala donné en son honneur, raconte un vétérinaire du voyage,  » Laurent est venu bouder toute la soirée. Pour se faire ensuite esquinter par la presse locale…  »

Cyclothymique, Laurent de Belgique ? C’est plutôt  » un jour avec, un jour sans « . Terriblement soupe au lait.  » Il peut même être très pot de colle, téléphoner tous les jours durant des heures. Puis, subitement, disparaître complètement de la circulation « , témoigne un politicien. Certains n’hésitent pas à le qualifier de brutal, arrogant, grossier, cassant et prétendent qu’il est sans parole ni ponctualité. A l’inverse, il apparaît doté de qualités précieuses : anticonformiste, il est proche des gens, plein d’humour, conscient de ses limites, courageux, novateur et sincèrement impliqué dans ses projets.  » On l’accepte très fort ou pas du tout. Moi qui ai la chance et le privilège de le servir, affirme un scientifique, j’estime que ses défauts passent au second plan.  » Mais ces derniers sont souvent la cible de reporters flamands. Pas de tous, tout de même. Luc Van der Kelen, éditorialiste au quotidien Het Laatste Nieuws, soutient, certes, que Laurent n’est  » pas un aigle, intellectuellement « . Il trouve pourtant ce  » bandido «  plutôt sympathique :  » S’il regarde un peu les gens de haut, c’est une pose. Il cherche un sens à sa vie.  » Bien plus, en vérité. A presque 40 ans, l’homme reste en quête désespérée de l’estime, de l’affection, de la reconnaissance que sa famille lui a toujours refusées. Lisons donc autrement l’histoire d’une existence princière, finalement ni drôle tous les jours ni tout à fait dorée.

Il a 12 ans. A l’ Abdijschool van Zevenkerken, à Loppem, près de Bruges, où on l’a casé en pension, ses harceleurs sont féroces.  » Toi, là, rugit son prof de math. C’est quoi la TVA ?  » Laurent a compris la question en néerlandais, c’est déjà ça. Mais y répondre… Le maître, de toute façon, ne lui laisse aucune chance :  » La TVA, mon ami, c’est l’impôt que nous devons tous payer pour entretenir des snuls comme toi…  » Mortifié, le gamin prend ses cliques et ses claques et s’enfuit. Pas la moindre idée de la distance qui le sépare de Laeken. Alors, il marche vers Bruxelles, seul avec sa petite valise, le long de l’autoroute, où des gendarmes finiront par le cueillir. Retour au bercail, guère plus convivial.  » Au sein de son foyer, le nom de Laurent est devenu synonyme de boulet, affirme le journal De Morgen. Il le restera toujours.  » Son enfance, assurément, n’est pas très heureuse.  » A cette époque, ses parents forment un couple living apart together, confie pudiquement un intime. Son frère, sa s£ur et lui sont surtout éduqués par les domestiques et les chauffeurs. Résultat ? Aujourd’hui encore, Laurent n’est pas vraiment socialisé. Même s’il connaît l’étiquette, il reste assez mal élevé.  »

Entre les deux frères, ce n’est pas le grand amour

Une personne s’acharne pourtant à forger sa personnalité : son oncle. Le roi Baudouin escompte qu’une éducation sévère et religieuse fera des miracles. Il garde l’£il sur les petites amies de Laurent, assèche le porte-monnaie de l’adolescent, surveille sa foi. Et là, ça coince. Surtout quand Laurent, âgé d’une vingtaine d’années, s’en revient auprès des siens, après un long séjour aux Etats-Unis. Sous l’impulsion de la reine Fabiola, un vent charismatique a visiblement soufflé en bourrasques sur les offices religieux servis à Laeken. Laurent ne goûte pas trop ces chants interminables, ni cette gestualité amplifiée. Philippe, au contraire, s’en est accommodé. Entre les deux frères, la rupture est ainsi consommée. Pour le cadet, le prix de l’indiscipline sera lourd. Enfant négligé, il devient, chez lui, quasi banni. Et voilà qu’en 1991 Baudouin pousse à la révision de la Constitution, afin de permettre aux femmes d’accéder au trône ! Pour barrer la voie à un neveu qu’il aurait jugé particulièrement incapable ? Ou parce que ce dernier s’est trop distancié de l’Eglise ?

Ce coup-là laisse en tout cas Laurent extrêmement meurtri. Lui qui occupait alors la troisième place, en ordre utile, se trouve soudain rétrogradé en septième position, après son père, Philippe, Astrid et ses trois enfants. Aujourd’hui, la possibilité qu’il monte un jour sur le trône s’est encore éloignée, puisqu’il passera bientôt au dixième rang, derrière son frère, sa s£ur et leurs descendants respectifs, actuels et à venir. Sans doute la mort de Baudouin, en 1993, lâche-t-elle un peu de la pression qui pèse sur le prince. Sa part d’héritage lui permet d’acquérir quelques bolides. Au volant, il joue les Schumacher, brûle les feux rouges et la politesse. Mais il doit rire sous cape lorsque la presse du Nord révèle que la belle Wendy van Wanten, qui n’est ni de noble extraction ni catholique ni bilingue – quelques-uns des critères  » requis  » par Baudouin -, mais simplement mannequin, animatrice d’émission légère et chanteuse flamande, quitte, un soir, la villa de Tervuren dont il a désormais la jouissance. Laurent multiplie les conquêtes. Comme les perfidies. Il fréquente ouvertement les vernissages de la jeune artiste Delphine Boël, à une époque où l’existence de sa demi-s£ur est encore cachée au public. Surtout, il s’abstient de démentir farouchement la rumeur qui veut qu’il ne soit pas le fils de son père, mais celui d’un industriel d’origine italienne. Un bruit auquel peu d’intimes accordent cependant du crédit…

N’empêche : peu en phase avec les convictions religieuses de son entourage, Laurent est forcément classé  » de l’autre bord « . C’est vrai qu’il s’encadre de libres-penseurs qui endossent, auprès de lui, le rôle de tuteurs – c’est le cas de Janine Delruelle, ancien sénateur PRL et juge à la Cour d’arbitrage, ou de Rik Van Aerschot, ancien président de la VUB et  » frère trois-points « . D’ailleurs, l’ombre d’autres francs-maçons plane sur la création, à cette époque, de plusieurs établissements qui lui tiennent à c£ur, et dont il assume la présidence. En 1994, d’abord, à l’Institut royal pour la gestion durable des ressources naturelles et la promotion des technologies propres (en abrégé, IRGT). Et, l’année d’après, à la Fondation qui porte son nom, pour le bien-être des animaux via notamment une  » plate-forme belge des méthodes alternatives  » (à l’expérimentation animale). Là, Laurent se dépense sans compter, animant des réunions, mettant sur pied des groupes de travail, obligeant les uns et les autres à confronter des points de vue souvent antagonistes.  » Le prince a une vision globale et une démarche éthique très originales, basées sur des relations sociétales très équilibrées et très en avance sur son temps « , assure un collaborateur, le Pr Joseph-Paul Beaufays. Pourtant,  » il a l’impression que la Cour considère qu’il n’est pas occupé à de grandes choses « , précise le Pr Van Aerschot. A fortiori, il déteste qu' » on lui mange ses tartines « . En somme, que ses aînés le torpillent dans des matières qu’il s’est appropriées – c’est encore Philippe, ô rage, qu’on a délégué à un récent congrès mondial sur l’eau…  » Mais ce qui le fait le plus râler, renchérit un parlementaire, c’est qu’on croie qu’il n’est pas personnellement à l’origine de ses initiatives.  » Comme le message incendiaire qu’accueille dans ses colonnes le magazine flamand écologiste Arbeid en Milieu, vive critique de la politique de Dehaene.

Et comme le fameux discours qu’il délivre lors de sa prestation de serment au Sénat, le 31 mai 2000…  » Un texte qui évoque la plume d’un écologiste rangé… ou d’un conservateur dérangé ! Une drôle d’histoire, en tout cas « , se rappelle un témoin. Assez nébuleux, Laurent y plaide à nouveau pour la  » gestion de la durabilité « .  » On pourrait encore imaginer des affinités entre les différents pôles de la base qui, se multipliant, finiraient par la convertir en un polygone ou, idéalement, en un cercle. Fondée sur ce continuum des facteurs environnementaux, la pyramide se convertirait en un cône, où le lissage des angles proclamerait la prééminence de l’interdisciplinarité (…)  » Pas de doute, c’est bien du Laurent. Ses fidèles boivent du petit lait. Mais, dans le cénacle, beaucoup cherchent encore, aujourd’hui, ce qu’il a bien voulu signifier…

Alors, Laurent, c’est donc ça : un homme allergique à l’alcool (mais inconditionnel des pâtes, du ketchup et du coca), qui tolère, avec bonté, qu’on l’appelle par dérision  » L. de B. « , à l’image de ses chemises brodées. Aux manières d’être souples, sans rigidité et en même temps passablement compliquées. Traversé par un flot perpétuel de réflexions ardues, avec, tout de même, un désir ardent que les choses de la vie, comme les rapports humains, soient magiquement simplifiés. Convaincu de l’absolue nécessité d’être soi et de construire un monde généreux. Mais empli, hélas, de contradictions, que ses fans, même les plus humbles, ne peuvent s’empêcher de relever :  » Comment peut-il défendre l’environnement, lui qui roule en Ferrari 550 Maranello ou en Subaru Impreza version turbo ? »  » Comment peut-il justifier l’amour des bêtes quand, par ses excès de vitesse à répétition, il met en danger la vie des autres usagers ?  » Et, parmi eux, des enfants. A 13 ans, Carlo avait été fauché par un chauffard, en traversant – ironie du sort – le boulevard Léopold II. Sa maman, membre de l’ASBL  » Parents d’enfants victimes de la route  » a écrit sa peine au prince. Sa lettre est restée sans suite. Vaine, aussi, l’indignation d’un colonel qui rappelait à Monseigneur qu’en devenant officier de la marine il avait juré obéissance aux lois du peuple belge – avant de conclure que  » la sagesse des Nations dit que l’exemple vient d’en haut. Vous y êtes « . Mais Laurent n’y est pas toujours. Et certains redoutent qu’il  » pète vraiment les plombs « .  » Il cherche la controverse. Tôt ou tard, il commettra une erreur fatale, prophétise Luc Van der Kelen. Et là, tout le monde le lâchera.  »

ô Il pratique le grand écart « 

Restait un point sensible : sa dotation. En novembre 1999, la dernière révision des sommes allouées aux membres de la famille royale (pour assumer leurs charges officielles) l’avait encore laissé sur le carreau. Philippe avait vu son enveloppe pratiquement doublée en vue de son mariage, et Astrid était passée de rien du tout à 11 millions de francs, en raison de son état civil d’épouse et de mère de famille. Pour Laurent, ce fut… peanuts.  » Il a beaucoup scié les côtes pour obtenir un montant, explique un politicien. Mais cela posait des problèmes au gouvernement. Car, enfin, où s’arrêter en dotant ainsi les héritiers de la couronne ? A une génération ? A deux ? Faudra-t-il ainsi accorder quelque chose aux petits-enfants d’Albert ?  » En mai 2001, l’affaire est conclue… à la grande colère de la Volksunie, dont le président note ironiquement que, cette fois,  » Laurent a gagné au  » Win for Life  » sans gratter « . Depuis, le prince perçoit l’équivalent de 11 millions de francs (indexés) par an, destinés à rétribuer ses collaborateurs et à couvrir les frais liés à ses missions.

Cela n’a pas suffi à adoucir tous ses griefs.  » Laurent se plaint toujours d’être discriminé, et c’est sans doute vrai « , admet un intime. Mais, en même temps, il se complaît dans sa différence. Il revendique de conduire lui-même ses voitures, et de vivre sans garde du corps.  » En réalité, il pratique continuellement le grand écart : il veut jouir des avantages de son statut, appartenir à la Grande Maison (porter des boutons de manchette au sceau de la monarchie !) et, surtout, ne pas en dépendre. Il veut l’égalité et la dissemblance…  » Fine mouche, le Palais rentre à fond dans ce jeu-là : un jour, on le considère de sang royal (quand on a besoin de lui), un autre pas.  » Moi, je lui rabâche que, s’il reste dans le système, il doit en accepter les règles « , ajoute ce confident. Laurent fait la moue. Il sait que le Palais lui a réservé, pour son mariage, un rang d’égale importance à celui accordé à son frère, quand il a épousé Mathilde. Mais on lui a imposé Mgr Danneels. Laurent n’aime pas le cardinal. Il grommelle. Et finit par ajouter que, puisqu’il en est ainsi, il prendra Guy Gilbert comme prêtre adjoint. Na !

Valérie Colin

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