» L’attention pour l’écrivain s’est affaiblie « 

Pendant des années, il ne recevait que le vendredi soir. Uniquement sur rendez-vous. Un rendez-vous dont il était le seul décideur. Beaucoup d’appelés, peu d’élus. Il délivrait alors ses ordonnances à des téléspectateurs qui, dès qu’ils les avaient lues, allaient beaucoup mieux. Aujourd’hui, Bernard Pivot reçoit chez lui, toujours sur rendez-vous, dans un vaste appartement parisien. Les livres, bien sûr, sont partout. L’animateur d’Apostrophes et de Bouillon de culture, désormais membre de l’Académie Goncourt, n’aime guère parler de lui. L’oil pétille dès qu’il s’agit d’évoquer la littérature ou les écrivains, la voix s’enflamme au souvenir d’une rencontre, le rire fuse quand arrive un bon mot… Rencontre avec celui qui est – restera – le meilleur intervieweur d’écrivains.

Le Vif/L’Express : En quoi l’Académie Goncourt a-t-elle changé votre vie ?

Bernard Pivot : Mon emploi du temps, d’abord : je déjeune avec les membres du jury le premier mardi de chaque mois. Mon rythme de lecture, ensuite : j’ai renoué, pendant les mois d’été, avec la lecture intensive des romans de la rentrée, ce que je faisais pour Apostrophes et Bouillon de culture. Je retrouve ainsi le temps où j’étais jeune et où je partais avec le coffre de ma voiture bourré de livres. Je ne pensais pas que cela me prendrait autant de temps. Pendant au moins cinq mois, vous êtes sous pression, en ayant en permanence à l’esprit le choix que vous allez faire, depuis la première liste jusqu’au vote final. J’ai découvert là une sorte de responsabilité.

Mais vous en aviez déjà une lorsque vous animiez Apostrophes et Bouillon de culture

Elle est plus diffuse lorsque vous faites une émission littéraire. Quand vous invitez quatre ou cinq auteurs, si vous en avez raté un, vous pouvez l’inviter un peu plus tard. Alors qu’au Goncourt vous devez choisir un livre, un seul et c’est tout. C’est une responsabilité énorme.

Quel regard portez-vous sur le pouvoir médiatique que vous avez exercé à la télévision, pouvoir que vous contesta Régis Debray dans un pamphlet ? Régis Debray qui vient de vous rejoindre au sein de l’Académie Goncourt…

Concernant Apostrophes et Bouillon de culture, je préfère parler d’influence plutôt que de pouvoir. Il y a dans le pouvoir quelque chose de rigide, de décisif, d’instantané, qui ne m’a jamais plu. Une influence, c’est beaucoup plus diffus, plus vague, plus subtil, peut-être plus hypocrite aussi. Quant à Régis Debray, il m’avait effectivement accusé au début des années 1980 d’avoir un pouvoir excessif. Cette histoire s’est plutôt terminée à mon avantage puisque François Mitterrand avait pris mon parti contre celui de Debray qui, à l’époque, était son conseiller culturel à l’Elysée. D’abord, je ne suis pas rancunier. Ensuite, je peux le louer d’avoir eu cette polémique avec moi car elle m’a apporté un surcroît de sympathie de la part du public. Enfin, je l’ai réinvité quelque temps après à la télévision. Je le retrouve aujourd’hui sans aucun sentiment de revanche ou de dépit. Au contraire.

Quand on évoque l’Académie Goncourt, on ne peut s’empêcher de songer à la comédie des influences, pour ne pas dire la corruption, qui émaille les prix littéraires en général et le Goncourt en particulier. Vous qui vous êtes toujours tenu à l’écart en refusant de publier tant que vous étiez à la télévision, avez-vous le sentiment que vous pouvez contrebalancer cette comédie des influences ?

En rentrant à l’Académie Goncourt, j’ai fait quelques réformes et propositions qui ont été acceptées, notamment grâce à Edmonde Charles-Roux, femme énergique et dotée d’une juste vision des choses. Mais je pense qu’il y avait beaucoup plus de comédie à l’Académie Goncourt autrefois qu’aujourd’hui. Je suis au couvert numéro 1, qui est celui de Giono et de Colette. Or il se trouve – ce n’est pas un secret – que ces écrivains, que j’adore et qui sont parmi les plus forts du XXe siècle, lisaient peu ou pas. Giono, par exemple, ça a déjà été raconté, ne lisait rien et, le matin même du Goncourt, téléphonait à Gaston Gallimard pour lui demander pour qui il fallait voter. C’est une chose totalement impossible aujourd’hui. Colette avait la réputation de ne pas lire énormément… Aujourd’hui, nous élisons des hommes et des femmes qui ne sont pas salariés de maisons d’édition, ce qui n’était pas le cas il y a encore très peu de temps, et dont nous savons qu’ils ou elles consacreront beaucoup de temps à la lecture des romans de l’année.

Vous écrivez dans Les Mots de ma vie (1) :  » Je suis un homme devenu public grâce à une succession de clins d’£il du hasard.  » Vraiment ?

En tout cas, le hasard a dominé ma vie puisque j’ai été embauché comme stagiaire au Figaro littéraire par Maurice Noël alors que je n’étais pas du tout un lecteur enflammé mais tout simplement parce que, au cours de la conversation, je lui ai dit que mes parents faisaient du beaujolais, et plutôt du bon, et qu’il a souhaité en avoir un caquillon. Je venais de Lyon, je sortais du Centre de formation des journalistes, je cherchais une place et on m’a envoyé vers Le Figaro. Mais si on m’avait dit Le Monde ou, surtout, L’Equipe, j’aurais pris… Je ne savais absolument pas ce que je voulais faire de ma vie. Mais j’ai senti que c’était ma chance, et j’ai eu alors une sorte d’opiniâtreté, d’ardeur, d’énergie, qui m’a fait réagir avec la volonté de réussir. C’est à partir de ce moment que je me suis mis à lire comme un fou. A rattraper le temps perdu. Au bout de trois mois, Maurice Noël m’a engagé, non seulement parce que le beaujolais de mes parents était bon, mais aussi parce qu’il avait sans doute jugé que j’étais un journaliste prometteur. C’est un miracle ! Vous vous rendez compte ? Je n’avais jamais entendu parler des noms qu’il évoquait, à commencer par cette énigmatique Marguerite Yourcenar que j’irai voir chez elle, aux Etats-Unis, trente ans plus tard pour un tête-à-tête. Si j’ai une qualité, c’est que je sais exactement ce que je peux faire ou ne pas faire. Lorsque l’on a prononcé mon nom pour diriger une chaîne de télévision ou une maison d’édition, j’ai immédiatement dit non, je n’ai aucune qualité pour faire cela.

A vous lire, on découvre que vous avez aimé les mots avant d’aimer les livres…

Oui, c’est vrai. Mais là aussi, c’est à cause des circonstances. A cause de la guerre. Je vivais dans un petit village du Beaujolais et je n’avais à ma disposition que deux livres : une édition du Petit Larousse datant des années 1930 et les Fables de La Fontaine. J’aimais beaucoup me promener dans Le Petit Larousse, noter des mots dans le carnet misérable que j’avais toujours avec moi. Et je prenais des mots dans les Fables de La Fontaine dont je regardais le sens dans le Larousse et que je notais également sur ce carnet. J’ai donc aimé lire des dictionnaires avant de lire des romans. A cet âge-là, pendant la guerre, je ne lisais pas du tout de romans. Je n’ai commencé à en lire que vers 12 ou 13 ans.

Vous êtes favorable à l’utilisation de l’expression  » calculer quelqu’un « . C’est très utilisé par les jeunes qui ont détourné le sens initial du verbe. Jusqu’où faut-il laisser les mots évoluer et désigner autre chose que ce que la définition du dictionnaire figeait ?

Jusqu’à ce qu’il y ait une logique. Quand une fille dit d’un garçon :  » Il m’a calculée « , elle comprend très bien ce qu’elle veut dire : ça a un sens élargi, ce n’est pas seulement  » Il m’a admirée  » ou  » Il m’a regardée « , mais aussi  » Il s’est posé les questions : est-ce que j’ai une chance de lui plaire ou que ça aille un peu plus loin ?  » Mais il y a d’autres mots dont les dictionnaires actuels ne tiennent pas compte de l’évolution du sens. Le mot  » canaille « , par exemple. Canaille est un mot affreux au départ. Une canaille, c’est un bandit, un tueur. Or on emploie aujourd’hui ce mot avec un peu d’humour – j’ai même fait des Apostrophes canailles, où l’on parlait avec malice et espièglerie de choses coquines… J’aime bien que les mots évoluent, qu’ils ne restent pas enfermés dans leur sens premier.

Quel est le rôle d’un écrivain ?

Chaque écrivain ambitieux a probablement envie de changer le monde, mais je n’y crois pas trop, sauf dans les sciences humaines. Marx ou Freud ont en effet changé le monde. Je pense que la plupart des écrivains écrivent d’abord parce qu’ils sentent la nécessité de traduire ce que leur sensibilité, leur expérience, leurs joies et leurs chagrins leur ont appris sur la vie. A partir de là, le rôle d’un écrivain consiste à apporter au lecteur de quoi nourrir sa sensibilité, sa réflexion, ses rêves, ses colères.

A quoi reconnaissez-vous un grand écrivain ?

A son style. Les grands écrivains font évoluer le langage, la syntaxe. Prenez Proust ou Céline : cinq lignes de l’un des deux, et on reconnaît tout de suite ! Même chose avec Modiano, Echenoz, Le Clézio, Sollers… C’est d’ailleurs pour cette raison que je dis que je ne suis pas un écrivain : je n’ai pas un style. J’essaie d’être un bon journaliste.

Aujourd’hui, plus aucune émission littéraire ne parvient à rassembler entre un et trois millions de téléspectateurs comme Apostrophes à sa grande époque. Qu’est-ce qui a changé ?

Beaucoup de choses ont changé. La télévision n’est plus la même. A l’époque, il y avait trois chaînes, puis six, alors que maintenant il y en a je ne sais combien de centaines, dont une vingtaine en clair sur la TNT. Moi, j’ai eu une chance extraordinaire d’entrer à la télévision au moment où elle est devenue un média de masse. Mais à l’époque, ce n’était pas encore un média soumis à la loi impérieuse et effroyable de l’Audimat. J’étais à la bonne période. Mais je pense surtout que l’£il du téléspectateur a changé : aujourd’hui, il est très difficile de laisser parler un auteur pendant cinq minutes sans l’interrompre, il faut que le réalisateur change de plan, que l’animateur intervienne, alors que moi je pouvais faire cela. Il me semble qu’à l’époque d’Apostrophes il y avait une attention, une curiosité pour l’écrivain qui se sont un peu affaiblies. Je pense qu’il y a plus d’attention maintenant pour les animateurs de télévision, ce qui est terrible, ou les chanteurs, ou encore les sportifs.

Les Mots de ma vie n’est pas à proprement parler une biographie, même si vous évoquez votre famille, les femmes, le détachement, le divorce…

Ce dosage me convenait. Je trouve qu’il n’y a rien de plus artificiel que les Mémoires. Vous écrivez :  » Voilà ce qui m’est arrivé… « , mais ça ne fonctionne pas comme ça, la mémoire ! La mémoire fonctionne par à-coups, par flashs, de manière beaucoup plus proche de ces mots que j’ai classés par ordre alphabétique et non selon une chronologie. C’est un souvenir d’enfance qui revient, puis celui d’une lecture ou d’un film vu il y a trois jours, puis un souvenir sexuel, le tout dans un incroyable désordre. Ce qui est amusant dans l’ordre alphabétique, c’est que vous passez de  » cuisine  » au mot  » cul « , qui est un mot très intéressant car il possède différents sens et qu’il me permet de parler d’une formule qui s’appelle la synecdoque, puis après cela de passer au mot  » déménagement  » qui est très intime, puis à  » désinvolture « , qui est une attitude que j’aurais aimé avoir dans ma vie, puis à  » dictée « , qui est pour moi un mot professionnel… Vous voyez que l’ordre alphabétique est beaucoup plus proche du fonctionnement de la mémoire que le travail qui consiste à rédiger des Mémoires selon un ordre chronologique.

Vous confessez à plusieurs reprises avoir voulu être romancier. Regrettez-vous de ne pas l’avoir été ?

Oui, absolument. D’ailleurs ça m’a vraiment titillé à un moment. Je me voyais Prix Goncourt à 14 ans ! Mais après avoir écrit un roman, L’Amour en vogue, avant d’entrer au Figaro littéraire, je me suis aperçu que je n’aurais jamais l’étoffe d’un grand romancier, que je n’aurais ni le talent ni le génie, et que j’aimais trop la vie pour la sacrifier à l’écriture. J’ai donc très vite abandonné cette idée mais, de temps en temps, le projet d’un roman me venait, sur les chats ou sur la désinvolture… que j’abandonnais au bout de vingt pages. Et puis, il y a autre chose qui me retenait, une raison morale : je trouvais qu’il n’était pas convenable que j’écrive des ouvrages alors que je présentais Apostrophes et Bouillon de culture, car ces livres entreraient en concurrence en librairie avec les ouvrages dont j’avais invité les auteurs. Il me semblait qu’il y avait là quelque chose de pas tout à fait normal, de pas tout à fait équitable. Donc, faute de temps, faute de confiance en moi, et avec cette raison déontologique qui planait au-dessus de moi, il m’était impossible d’écrire des romans.

Qu’est-ce qu’un bon livre ?

Un bon livre est un livre qui fait oublier au lecteur qu’il est en train de lire.

L’entrée consacrée au mot  » foi  » vous permet de vous dérober. En revanche, vous vous livrez beaucoup à l’entrée  » prière « . Pourquoi ?

C’est la prière que je voudrais que quelqu’un lise à mon enterrement. Je pense qu’il vaut mieux lire la prière que le défunt a écrite plutôt qu’une autre. Je sais déjà dans quelle tombe je reposerai…

Pourquoi n’aimez-vous pas les questions autour de la foi, de Dieu ?

Quand on parle des choses intimes, c’est toujours au tréfonds de soi, de son c£ur ou de son âme. Je n’aime pas parler de ça, c’est vrai. Je n’aime pas aborder ce sujet-là. Je préfère le laisser de côté, à part, en faire un usage personnel et non pas le mêler à tout. D’ailleurs, j’ai demandé un jour à Dieu s’il existait et il m’a répondu qu’il n’existait pas. Il y a des moments où j’ai la foi et d’autres où je ne l’ai plus. C’est compliqué, et c’est douloureux. Voilà pourquoi je n’aime pas trop en parler. l

(1) Les Mots de ma vie par Bernard Pivot, 364 p., Albin Michel.

PROPOS RECUEILLIS PAR FRANCOIS BUSNEL (LIRE) PHOTOS : ERIC GARAULT

 » Un bon livre est un livre qui fait oublier au lecteur qu’il est en train de lire  »  » J’aime que les mots évoluent, ne restent pas enfermés dans leur sens premier « 

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