L’art de la couleur

Deux expositions à Londres et une troisième à Lausanne nous invitent à ouvrir grand nos yeux… La couleur ne fait pas le coloriste ! Explications.

« Mais pourquoi donc, Monsieur Delacroix, ne terminez-vous pas cet oeil si expressif ?  » s’interroge le peintre Girodet. En lieu et place d’un contour précis, l’artiste, tout jeune encore, propose une tache sombre. Nous sommes en 1823. En réalité, il vient de renverser une barricade : le dessin et avec lui, la grande tradition française construite sur la maîtrise de la ligne et celle du modelé obtenu par un jeu d’ombres et de clartés. Les massacres de Scio est une véritable bombe.  » De la tartouillade « , écrira un critique du temps en pointant cette fois le flamboiement des couleurs posées en touches dispersées, en grille ou en hachures de teintes différentes. Delacroix vient pourtant de jeter les bases d’une pratique coloriste dont les impressionnistes d’abord, les divisionnistes ensuite mais aussi Van Gogh, Gauguin, Redon et plus tard, Matisse, Kandinsky et Paul Klee seront les héritiers. Trois expositions jettent une belle lumière sur cette passion et… cette conclusion : la couleur ne fait pas le coloriste !

Le parcours proposé à la National Gallery (1), à Londres, prend comme point de départ, justement, l’oeuvre de Delacroix. Le peintre français (avec une trentaine de tableaux à regarder de près) y figure comme l’initiateur et la référence. Ses héritiers, Courbet, Manet, Renoir, Cézanne ou encore les principaux représentants des postimpressionnismes, du fauvisme et de l’abstraction lui font cortège. Tous prolongent les recherches et les audaces du maître, poussant toujours plus loin les possibilités offertes par les couleurs : les uns vers l’expressionisme, les autres selon un cheminement plus intérieur. Certains lui rendent un hommage direct via la copie – La barque de Dante revue par Manet – ou en s’inspirant assez littéralement de l’une ou l’autre oeuvre. D’où quelques confrontations entre des compostions du peintre romantique et, par exemple, Le Christ au jardin des oliviers de Gauguin, Pégase et l’hydre de Redon, L’Apothéose de Cézanne… Une autre séquence du parcours révèle combien l’orientalisme de Delacroix et ses chatoiements chromatiques influence aussi bien Eugène Fromentin que Théodore Chassériau, Frédéric Bazille (superbe Toilette de 1870) ou encore Renoir qui, à sa manière, mais à la suite de Delacroix, rend compte des fêtes traditionnelles marocaines. Tous partagent une même question : comment faire vivre les couleurs ? Comment ne pas les tuer ?

La deuxième exposition, à Londres également, à la Royal Academy (2), s’appuie sur un point de vue original : le jardin. On y respire les parfums des saisons, le temps du repos, de la paix et des émerveillements. Mais cette fois, c’est Monet qui donne le ton. On le suit, horticulteur averti, amoureux des fleurs, jardinier puis peintre des premiers tableaux d’Argenteuil jusqu’aux ultimes réalisés à Giverny.  » C’est peut-être grâce aux fleurs que je suis devenu peintre « , confiait Monet à la fin de sa vie. Il n’est pas seul à considérer ces motifs comme fondamentaux pour tout coloriste. Ingres ne répétait-il pas à ses élèves :  » Si vous voulez apprendre la couleur, observez les fleurs.  » Aucun autre motif n’amène le peintre à considérer avec autant d’intensité, sauf peut-être l’observation des profondeurs du ciel ou de la surface des eaux, le caractère éphémère et mouvant du vivant.

Si certains peintres réunis ici rendent compte des petits bonheurs paisibles, d’autres y engloutissent leurs rêveries, leur rapport au réel ou encore un espoir face aux désordres du monde. Ce fut ainsi le cas de Monet qui, en 1914, depuis son jardin de Giverny coloré par les roses, les nénuphars et les miroitements des étangs, voyait passer les trains où s’entassaient les soldats en direction des champs de bataille et de leur mort annoncée. Les Nymphéas du Musée de l’Orangerie sont redevables à ce moment. Mais aussi, Agapanthe, une oeuvre dont les trois parties, dispersées entre trois musées (Kansas, Cleveland et Saint- Louis) ont été exceptionnellement réunies. A leurs côtés, plus de cent tableaux grâce auxquels on suit les mille et une manières d’être coloriste. On y côtoie Renoir, Cézanne, Van Gogh, Bonnard, Matisse, Nolde, Macke, Klimt, Klee et tant d’autres. Parmi eux, de très belles surprises comme les oeuvres de Gustave Caillebotte, John Singer Sargent, Karl Nordström, Joaquin Sorolla ou encore Henri le Sidaner.

Enfin, c’est à la Fondation de l’Hermitage (3), à Lausanne, que la troisième leçon nous est offerte avec un parcours monographique autour de l’oeuvre du divisionniste Paul Signac. Soit 140 numéros venus d’une seule collection privée. L’artiste libertaire, longtemps éclipsé par son mentor, Georges Seurat, est une figure capitale. D’abord, par son livre-manifeste, De Delacroix au néo-impressionnisme. Ensuite par sa personnalité et les conseils qu’il prodiguait aux jeunes, dont Matisse. Enfin, par la qualité chromatique de ses opus, des premières toiles (vers 1890) aux ultimes (il meurt en 1935) en passant par les aquarelles et les esquisses qui, jamais, n’enferment la recherche dans un système.

Mais qu’est-ce qu’un coloriste ?

Le coloriste est une espèce rare dans la peinture qu’elle soit d’hier ou d’aujourd’hui. D’abord, parce que le dessin continue à être un facteur essentiel du jugement. Du coup, l’artiste choisit la voie du tonaliste qui consiste à privilégier les contrastes et les voisinages d’une même couleur (le brun le plus souvent) en variant seulement leurs qualités claire ou sombre. Cette pratique lui évite toute  » fausse note « . Il peut alors sans crainte ajouter une teinte vive (un rouge par exemple) qui provoquera un appel, un son. Il n’accède cependant pas à la musique…

L’harmonie que vise le coloriste est plus audacieuse. Chez Le Titien par exemple, les accords de base se construisent à partir de deux couleurs (l’incarnat du fond, les bleus de surface) et tous leurs dégradés. Un chant à deux voix apparaît. Idem chez Vermeer avec un duo de base entre le jaune et le bleu. Mais pour faire vibrer cette musique, le peintre doit aussi éviter de  » colorier « .

Delacroix entend cette leçon lorsqu’il découvre la manière dont Constable rend le vert d’une pelouse via non pas une teinte uniforme mais une infinité de petites touches de verts différents juxtaposés. Cette procédure possède deux avantages. D’une part, elle aère la couleur, lui donne une respiration, une vie. D’autre part, elle exploite le principe du mélange optique qui fait que notre oeil, à distance, perçoit une couleur qui n’existe pas sur la toile mais une nouvelle, plus lumineuse.

Sur cette base, Delacroix va aller plus loin. Son voyage au Maroc (où il observe l’art traditionnel des tapis) confirme ses observations faites dans les salles du Louvre (de Véronèse à Rubens) et dans la lumière naturelle (en France et en Afrique du Nord). Sa conclusion est claire : la peinture n’est pas faite pour reproduire le réel mais pour produire un monde fait d’illusions visuelles qu’il s’agit pour le peintre romantique de maîtriser.

Au fil des générations, la palette va changer. Les impressionnistes n’y posent plus que les couleurs pures se rapprochant de celles du spectre solaire. Ils s’enhardissent aussi dans la gestuelle, plus instinctive tout en poursuivant ce qu’on appelait alors  » l’éducation de l’oeil « . Dans les années 1890, les néo-impressionnistes vont viser une technique plus méthodique et soulever de nouvelles questions qui mèneront aux grandes plages de Matisse et à l’art pur de Kandinsky. Au même moment et ce depuis Gauguin, d’autres vont  » vivre la couleur « , en ressentir toute la richesse subjective et s’écarter peu à peu de la seule observation, ce qui est aussi encouragé par une gamme de teintes plus en plus étendue inventée par l’industrie chimique.

Dans les années 1920, l’enseignement des lois de la couleur sera dispensé via les cours donnés au Bauhaus par Paul Klee, Itten et Albers puis, dix ans plus tard, enseigné aux Etats-Unis où, comme l’art de Matisse, il marquera au fer rouge l’abstraction américaine qui elle-même influencera les pratiques des artistes du pop art. Aujourd’hui, le désir de convaincre par l’image a provoqué chez les plasticiens un retour en force du dessin et, souvent, du coloriage. Les catastrophes annoncées ont de leur côté, rendu suspect le désir d’harmonie que Delacroix, Monet, Signac et tous les autres, tentaient de  » musicaliser  » dans chaque opus. En réalité, entrer dans l’univers d’un tableau de coloriste, c’est accepter l’aventure et l’indicible. Accepter que le tableau ne soit ni un objet (d’étude, de réflexion, de révolte), ni une décoration mais une présence  » vivante  » avec laquelle on peut dialoguer sans jamais la maîtriser. Un appel, une écoute.

(1)Delacroix and the Rise of Modern Art, à la National Gallery, à Londres. Du 17 février au 22 mai. www.nationalgallery.org.uk

(2)Painting the Modern Garden. Monet to Matisse, à la Royal Academy of Arts, à Londres. Jusqu’au 20 avril. www.royalacademy.org.uk

(3)Signac, une vie au fil de l’eau, à la Fondation de l’Hermitage, à Lausanne. Jusqu’au 22 mai. www.fondation-hermitage.ch

Par Guy Gilsoul

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