« L’art, c’est le vivant »

A l’heure d’Art Brussels, Le Vif/L’Express a rencontré Baudouin Michiels, l’un des éminents collectionneurs belges.

La collection d’art contemporain de Baudouin Michiels est l’une des plus enviées du pays. Si sa première acquisition remonte à plus de quarante ans, l’appétit de ce sexagénaire n’a fait que croître au fil du temps. Aujourd’hui, l’ancien patron de la société Côte d’Or (puis Suchard et, enfin, Kraft Foods) et actuel président de la société Unibra parcourt le monde, les galeries, les musées et les foires afin de trouver encore et toujours les £uvres rares. Administrateur de La Jeune Peinture ainsi que de la Fondation Walter et Nicole Leblanc, il préside la Fondation d’art Belgacom qu’il a créée et dont il a, en douze ans, constitué une des plus riches collections d’entreprise. Pour Le Vif/L’Express, il a ouvert les portes de sa maison.

Le Vif/L’Express : Quelle est la motivation d’un collectionneur ?

Baudouin Michiels : C’est moins le fait de posséder une £uvre en trop, comme certains ont pu le dire, que d’acquérir une £uvre qui apporte une vision nouvelle. Le fait de beaucoup voir ne fait qu’accroître nos tentations. Je crois, finalement, que c’est essentiellement l’envie de vivre entouré de ce que l’on aime et de ce qui est porteur de signification.

Chez vous se côtoient les peintures du mouvement Cobra, des peintures abstraites, des £uvres minimalistes et conceptuelles et, d’autres, tout à fait actuelles. Comment cette aventure a-t-elle commencé ?

J’étais en rhéto, en 1958 et, comme tout le monde, j’ai visité l’exposition universelle. Là, j’ai découvert des £uvres sous la bannière 50 ans d’art moderne. De Picasso à Malevitch, du surréalisme à l’expressionnisme abstrait américain, ce fut pour moi une véritable révélation. Le choc a été celui de la rencontre avec la créativité, la liberté et l’interrogation permanente sur les valeurs humaines dont toutes ces £uvres étaient les messagères. J’ai compris là que l’art moderne n’avait de cesse d’interroger l’être humain dans sa complexité singulière et dans celle de ses rapports au monde.

De là à acquérir une première £uvre, il y a quand même un pas à franchir…

Il m’a fallu quelques années, le temps de mes études de droit puis de sciences sociales du travail. A 22 ans, je me suis marié, et nous avons acheté un pastel d’Emile Claus que nous possédons toujours. Le choix de ce peintre luministe de la fin du xixe siècle n’était pas encore très audacieux.

Petit à petit, vous avez rejoint l’art de votre époque au moment où, en 1966, vous entrez dans la vie professionnelle.

En effet. Bruxelles ne comptait alors au mieux que quatre ou cinq bonnes galeries. Le ton était très convivial, et les artistes, souvent présents et disponibles. C’est ainsi que j’ai rencontré le paysagiste abstrait Maurice Wyckaert dont l’£uvre très colorée me plaisait. Lui-même m’a fait rencontrer Asger Jorn, l’un des fondateurs de Cobra qui m’a introduit auprès de Christian Dotremont qui, lui-même, m’a fait connaître Pierre Alechinsky. Grâce à ces amitiés naissantes, j’ai eu l’occasion de rencontrer Lucio Fontana, qui venait à Bruxelles très régulièrement. Petit à petit, je découvrais d’autres audaces, d’autres provocations auxquelles je prenais goût. C’est ainsi que j’ai acheté les premières £uvres dites contemporaines issues du minimalisme ou de l’art conceptuel : Manzoni, Paolini, Mc Collum, Donald Judd, Sol LeWitt… J’ai commencé à faire ici en Europe le tour des galeries, et pas seulement d’art actuel puisque, au même moment, j’achetais aussi de l’art ethnique, dans lequel je trouvais la même volonté d’aller toujours à l’essentiel.

Y avait-il des amateurs d’art dans votre famille ?

Non mais, en revanche, je dois rendre hommage au père de mon épouse qui était docteur, artiste et collectionneur. Ses commentaires m’ont souvent ouvert l’esprit et les yeux. D’une part, pour l’émotion que procurait l’£uvre par ses qualités visuelles et, d’autre part, par la curiosité que celle-ci encourageait dans les questionnements sur les mystères de l’aventure humaine.

Ce sont ces questionnements que vous continuez à chercher dans l’art actuel ?

Oui, et les £uvres récentes cohabitent avec les plus anciennes. Chaque pièce m’apparaît comme un point de référence dans mon propre parcours. Chacune a sa signification, même s’il m’arrive régulièrement de déplacer les £uvres. Certaines n’ont jamais bougé depuis plus de trente ans. Ainsi l’Alechinsky, que je regarde depuis si longtemps. Je ne m’en lasse pas. Et pas davantage des monochromes de l’artiste conceptuel Robert Barry, la peinture de la Japonaise Yayoi Kusama ou encore l’£uvre textile et très rare d’Alighiero Boetti. En réalité, ces £uvres me font goûter aux plaisirs de la créativité et, avec elle, au renouveau permanent des idées qui est un des paramètres de la vitalité.

En choisissant le pastel d’Emile Claus, vous aviez fait le choix de la lumière. Y a-t-il donc, aux côtés du plaisir intellectuel, d’autres facteurs qui guident vos choix ?

Ce qui m’intéresse, ce sont des £uvres, non des signatures ou un style ! Et il est vrai qu’il y a dans ma collection des liens d’une autre nature. Ainsi, la qualité de la lumière entre le pastel d’Emile Claus et les enroulements de verre translucides signés Ann Veronica Janssens, le sens du minimum entre les blancs de Walter Leblanc et la photographie de James Welling. Je suis aussi très attiré par le pouvoir énergétique et sensuel de la couleur.

D’où, par exemple, la présence de ce grand maître de la couleur qu’est Josef Albers ?

Une de mes plus belles £uvres ! J’avais vu beaucoup d’expositions d’Albers et ses toiles me fascinaient, mais les prix s’étaient envolés. Ancien professeur au Bauhaus, dans les années 1920, il avait rejoint l’Amérique au moment de la Seconde Guerre mondiale où il a poursuivi ses recherches sur l’interaction des couleurs à partir d’une structure simple : des carrés sur des carrés. A un moment, le marché de l’art a connu un creux. J’en ai profité pour faire l’acquisition de ce tableau qui me surprend encore et toujours.

Curieusement, votre mobilier n’est pas du dernier design !

Je connais mal le design actuel. J’ai préféré trouver des équivalences à ce que j’appellerais mes exigences d’excellence dans le mobilier xviiie siècle. Comme pour les £uvres d’art actuel, je me documente beaucoup afin de trouver les meilleurs artisans.

Oserait-on évoquer le mot  » beauté  » ?

C’est un terme indéfinissable. Nous avons tous le souhait d’être confronté ou de participer à la beauté. Chacun peut ressentir sa présence selon son expérience et ses domaines d’intérêt autant dans le domaine de la nature (un arbre, un paysage, une fleur, un visage) que de la culture (la danse, le cinéma, la musique, la peinture…). Ce n’est pas une question d’équilibre de formes ou de géométrie, mais d’émotion procurée à travers une £uvre d’art qui nous permet de croire dans l’aventure de l’homme.

Le marché de l’art s’est mondialisé.

Oui, le marché a beaucoup changé depuis les années 1960. En s’internationalisant, il a aussi repris à son compte toutes les stratégies du marketing. Mais c’est autant le fait des marchands, des revues spécialisées, des musées (ce qui est affligeant), des foires que des artistes eux-mêmes qui organisent leur carrière et, parfois, leur production en fonction de ces stratégies. Ajoutez à cela le fait que de plus en plus de personnes veulent à leur tour  » être dans le coup  » et, par l’art actuel, s’offrir une image de battant libre et créatif, et vous aurez une vision assez juste de ce qu’est devenu le marché aujourd’hui. Et, comme la demande est forte, les prix ont explosé, même chez les très jeunes artistes qui profitent de l’ignorance de ces nouveaux venus. Les placements ont même été, ces dernières années, juteux pour ceux qui peuvent revendre au bon moment – généralement, très vite. Il faut donc les précéder et voir avant les autres l’£uvre importante. Distinguer l’effet de mode (souvent habilement orchestré) de la pièce pertinente. Au final, seul le temps sera l’arbitre. On mesure mieux aujourd’hui, par exemple, les grands noms de l’art contemporain des années 1960-1970. Les prix ont évidemment suivi.

Vous êtes donc amené à voyager ?

Il faut voyager pour rester dans le mouvement. Aujourd’hui, la mondialisation de l’art est aussi une évidence, Il faut donc suivre, par exemple, l’actualité des foires d’art contemporain qui, de par le monde, montrent souvent les mêmes artistes, mais parfois avec des £uvres différentes. Tout va très vite. Je reviens de New York. En deux jours, j’ai visité dix expositions, cinq collections privées et parcouru la foire d’art contemporain qui réunissait des £uvres de 2 460 artistes ! Auparavant, j’avais fait un saut à Art Paris et, maintenant, à la foire de Cologne. Et je ne manquerai pas Art Brussels.

Vous voyagez aussi pour la Fondation Belgacom Art, une collection d’entreprise parmi les plus importantes du genre en Belgique ?

La création de l’ASBL Belgacom Art remonte à une douzaine d’années, à un moment crucial où Belgacom perdait son statut de monopole. La concurrence exigeait une correction des attitudes du personnel de Belgacom. Avec John Goossens, le dynamique CEO de la société, décédé en 2002, nous avons dressé un listing de tout ce qui pouvait être entrepris pour donner tant aux employés qu’aux clients un signe fort. Quel pouvait en être le moteur ? On a passé en revue les questions de la formation et il est apparu que l’art actuel, parce qu’il interpelle, pouvait être porteur et générateur de ce choc culturel. Il ne s’agissait donc pas de constituer un patrimoine faisant l’éloge du passé, mais d’opter résolument pour l’art contemporain. A la différence de l’art moderne, en effet, celui-ci vise davantage le lien avec le monde tel qu’il se vit dans un quotidien sans cesse transformé au rythme des inventions de la technologie et de l’évolution des medias. Un art qui, à partir de ces liens, traite les grands thèmes auxquels chacun peut se rattacher : l’identité, la destinée, la mort, la souffrance, le partage… Bref, par la présence de ces £uvres dans les espaces d’accueil et de travail, il s’agissait de susciter le dialogue et la participation à l’idéal prôné par une société en mutation constante, dont Belgacom est un des acteurs.

Cette idée avait déjà été expérimentée par le baron Lambert, et il existe d’autres initiatives similaires. Comment éviter la banalisation du projet ?

Dès le début, j’avais posé une condition : le professionnalisme. Pas question d’acheter au coup de c£ur individuel, aux amis des amis… Nous avons constitué une commission d’achat avec quatre pros de l’art actuel. Aujourd’hui, il s’agit de Moritz Kung, commissaire d’expositions attaché au Singel d’Anvers, Laurent Busine, directeur du Mac’s, Jef Cornelis, cinéaste, et Marie-Pascale Gildemyn, critique d’art qui, sous ma présidence, se réunissent tous les deux mois afin d’examiner à chaque fois une trentaine de propositions. Si au moins trois d’entre eux sont convaincus, l’acquisition se fait immédiatement.

La rapidité de la décision est un facteur important ?

Oui, l’occasion n’attend pas. Il m’arrive aussi, lors de mes voyages, de découvrir une £uvre intéressante. Je la photographie avec mon portable, enregistre une documentation et l’envoie immédiatement aux membres de la commission. En un temps record, nous pouvons décider de l’achat.

La Fondation, tout en étant associée à Belgacom, reste-t-elle indépendante ?

Absolument. Belgacom nous procure les moyens financiers. Pour faire une comparaison, ce budget (très important) est presque trois fois supérieur au budget 2007 pour l’acquisition d’£uvres d’art contemporain des Musées royaux des beaux-arts.

A la différence d’un musée, vous pouvez aussi revendre des £uvres ?

Cela nous est arrivé avec une £uvre de l’artiste américain Ed Ruscha que nous avions achetée 100 000 dollars en 1999. Le Whitney Museum de New York nous en a proposé le double. Puis le triple, le quadruple… J’ai refusé. Finalement, il nous en a offert un million ! Nous avons accepté.

Belgacom emploie quelque 20 000 personnes. Quelles réactions avez-vous rencontrées parmi le personnel ?

Il ne faut pas se leurrer. L’art reste réservé à une minorité et l’art actuel n’est pas facile. Mais nous passons beaucoup de temps et d’énergie à rédiger des textes informatifs sur chacune des £uvres acquises, que les membres du personnel peuvent lire via un site intranet. Nous organisons des visites guidées, des conférencesà Et, puisque Belgacom reçoit aussi des visiteurs, plus de 100 000 personnes ont vu nos collections.

Quelle tendance voyez-vous se dessiner en ce moment dans l’art actuel ?

J’ai l’impression qu’il y a une interrogation large sur l’homme, devenu le centre de toutes les préoccupations.

D’après vous, quels sont les quelques grands noms de l’art actuel belge ?

Je citerais volontiers Ann Veronica Janssens, Michel François, Wim Delvoye, Hans Op de Beeck, Dirk Braeckmann, et peut-être aussi Jan Fabre et Luc Tuymans, pour ne retenir que ceux qui sont dans la cinquantaine.

Votre dernier achat personnel est une peinture très froide de l’artiste conceptuel Victor Burgin. Pourquoi ce choix ?

J’ai tout de suite été attiré par cette £uvre pour ses qualités visuelles tonifiantes autant que surprenantes. La qualité lumineuse du bleu, la puissance des contrastes, la précision de la silhouette, aussi. Et puis, par son contenu mental dans lequel on peut lire le désir de libérer l’homme de toutes les contraintes comportementales imposées par la société. Chez Belgacom, nous possédons une autre £uvre de lui dans laquelle on voit, de dos, le costume et l’attitude typés de la secrétaire des années 1960. Ici sont évoqués les signes et symboles qui nous formatent. L’£uvre, en dénonçant cette attitude, encourage donc chacun à devenir l’être unique. Le  » vivant « , aurait dit Dotremont. Collectionner de l’art actuel, c’est aussi une façon d’être vivant.

Art Brussels, à Brussels Expo, palais 1 et 3. Du 18 au 21 avril, de 11 à 19 heures. Le 21 avril, jusqu’à 22 heures. Visites guidées gratuites chaque jour à 15 et à 17 heures. www.artbrussels.be

Entretien : Guy Gilsoul

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