L’arroseur arrosé

Guy Gilsoul Journaliste

BIP comme bip-bip, la formule est courte et efficace. Sous cette appellation, la 7e biennale de photographie de Liège propose sous le générique (Out of) Control d’en découdre avec un monde sous haute surveillance.

Un £il mobile caché haut veille. Il ne fait pas que voir, il enregistre. Loin de là, dans une salle aux murs garnis de moniteurs, d’autres yeux surveillent, regardent l’instant volé puis le rangent. L’image est une preuve, une garantie, une protection. On a déjà beaucoup écrit sur le phénomène des caméras de surveillance. Les uns approuvent au nom de la tranquillité des rues. Les autres s’insurgent au nom de la liberté individuelle. Qu’en pensent les artistes ? Et parmi eux, ceux qui braquent leur objectif sur le monde afin d’en tirer des images qui parlent ? L’équipe organisatrice du BIP a choisi d’en faire le c£ur d’une série d’expositions à Liège surtout, mais aussi à Hasselt, Eupen, Aix-la-Chapelle, Heerlen et Sittard en pointant diverses thématiques tournoyant autour de la question du  » contrôle « . En effet, la caméra de surveillance paraît bien n’être que la partie émergente d’une pratique autrement plus généralisée. A la fois au service du politique et de l’économie de marché, chacun des garants de l’ordre ont intérêt à en savoir toujours plus sur chacun. L’informatique, à son tour, apparaît aujourd’hui comme le canal privilégié des vols de renseignements et d’images d’ordre privé. Que de données sur les cartes de fidélité proposées par les sociétés commerciales. Que d’informations volées sur notre adresse e-mail ou encore fournies de toute bonne foi et aussitôt recyclées. C’est qu’en réalité la surveillance (de nos habitudes, nos déplacements, nos comptes en banque, nos appétits et nos résistances à la grippe mexicaine) est devenue un moteur essentiel de la survie de la consommation, qu’elle soit de biens, de services ou d’échanges symboliques. Et, à ce jeu, le mode impératif est devenu de mise. A force, l’image de soi se construit désormais à l’ombre d’autorités enrubannées ( » Souriez, vous êtes filmé « ,  » Travaillez plus pour gagner plus « …) et pas seulement sous l’aile protectrice de la police.  » Faites du sport « ,  » Lavez-vous les mains » ,  » Mangez sain « ,  » Rajeunissez « ,  » Protégez-vous « . Le tout enrobé dans de belles images aux saveurs sucrées. Qu’en est-il alors de notre si chère et anonyme liberté ? Magritte avait bien compris, lui et ses comparses, que, pour sauver ses révoltes, le mieux était encore de revêtir le costume du plus grand nombre bien-pensant. A son tour, usant des mêmes méthodes que la caméra de surveillance, le quidam se fait voyeur. A son tour, il use de son iPod, de sa caméra de poche, de son appareil digital miniaturisé et s’infiltre là où on ne l’attendait pas. En  » caméra cachée « . Chez lui, seul non plus derrière les rideaux tirés mais devant son écran plat, il demeure voyeur jouant à découvrir ces instants défendus, virtuels ou bien réels, qu’il enregistre parfois. On ne sait jamais.

Bref, au nom de sa liberté, il s’insinue dans l’anonymat de l’autre. Peut-être y cherche-t-il comme certains des photographes invités, à surprendre ces grains de folie, ces déviances salvatrices, ces hasards, ces écarts, bref, ces moments bénis où la logique de la surveillance se dérègle et l’équilibre se perd dans l’absurde ou le rire. De tout cela il est question dans cette 7e biennale de la photographie ouverte désormais aux nouveaux médias. Et pour y voir mieux (y voir plus une fois encore), les organisateurs ont choisi d’investiguer ces diverses formes de contrôle et de sorties de route selon divers angles thématiques, des artistes confirmés, d’autres à découvrir, un pays invité (l’Allemagne de Berlin) et un parcours qui met en évidence les grands acteurs institutionnels (musées, centres culturels) mais aussi les galeries et initiatives citoyennes. Petit tour d’horizon en six photographies et autant de pistes à suivre.

Liège, BIP 2010. Du 28 février au 25 avril. Du mardi au dimanche, de 13 à 18 heures. Sauf Grand Curtius, tous les jours, sauf le mardi, de 13 à 18 heures. Passeport : de 15 à 18 euros. www.bip-liege.be

GUY GILSOUL

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