L’arène de Sabbah

Dans la région de Liège, un psychothérapeute vient d’être inculpé pour exercice illégal de la médecine, après la mort de l’une de ses patientes atteinte d’un cancer. L’enquête se poursuit autour de 4 autres décès. Des arbres qui cachent une sombre forêt ?

(1) AVPIM : 02-343 81 78. Cette ligne est également ouverte à tout médecin voulant témoigner de pratiques dangereuses menées à l’égard de patients.

Sur son répondeur, il décline son nom et son titre : psychothérapeute. Ses anciens collègues de centres de santé mentale ont gardé une image plutôt positive de son travail et, dans sa ville, il a plutôt bonne réputation. Pourtant, Louis V. a des ennuis. De gros ennuis.

En 2003, une famille d’Eupen a déposé plainte contre lui. Quand leur épouse et leur mère a commencé à fréquenter le cabinet de psychothérapie de Louis V., elle se savait atteinte d’un cancer de l’estomac. Or, racontent ses proches, suite aux conseils reçus pendant sa thérapie, elle aurait refusé tout traitement médical. Son état a empiré. Quand elle est finalement retournée à l’hôpital, il était trop tard. Elle est décédée.

La semaine dernière, la juge d’instruction Micheline Rusinowski a donc inculpé Louis V. de pratique illégale de la médecine (et, accessoirement, d’attentat à la pudeur). Mais, pour lui, le pire reste peut-être à venir : après une perquisition menée au cabinet de ce thérapeute, les dossiers de 4 autres clients, tous décédés, ont été saisis par les enquêteurs.  » Un médecin légiste examine actuellement ces différents dossiers, explique Philippe Dulieu, premier substitut du procureur du roi à Liège. Il semble, en effet, que le psychothérapeute expliquait à ses patients que leurs graves ennuis de santé avaient pour origine des problèmes relationnels. Un traitement psychologique allait permettre de les résoudre et, donc, de les guérir. Selon les témoignages recueillis auprès de proches, il assurait aussi que toute dégradation de santé du malade était normale.  »

Ne plus être capable de marcher ? Une preuve de l’efficacité du traitement. Cracher du sang ? Le signe qu’une tumeur  » se vide  » !  » Un médecin légiste est chargé d’objectiver les conséquences des conseils d’arrêts de traitements qui auraient été prodigués, et qui pourraient avoir entraîné des pertes de chances de guérison des malades, poursuit Philippe Dulieu. Au moins deux témoignages font état de pressions énormes sur les clients pour qu’ils cessent tout traitement.  » Selon ces récits,  » les malades revenaient persuadés, vraiment convaincus, que tout allait s’améliorer pour eux. Ils étaient parfaitement en confiance « . Assemblés, ces divers éléments d’enquête pourraient donc mener, au moins, à un autre chef d’inculpation : celui d’homicide involontaire par défaut de prévoyance.

Catastrophes annoncées

 » Ces affaires me semblent être, hélas, l’histoire de catastrophes annoncées « , remarque le Dr Charles Berliner. Voilà des années, déjà, que le fondateur de l’Association des victimes de pratiques illégales de la médecine (1) se bat pour dénoncer les dérives de diverses pratiques et philosophies médicales. Or, sur son répondeur téléphonique, Louis V. se présente comme  » le contact de Claude Sabbah en Belgique  » (par téléphone, il se définit comme son organisateur de conférences), un homme aux théories bien connues par le Dr Charles Berliner.

Les thérapies préconisées par le Français Claude Sabbah, conférencier, formateur, psychothérapeute et docteur en médecine (ce qui lui donne un crédit certain), sont celles de la  » biologie totale « . La maladie, explique-t-il en substance, ne serait jamais le fruit du hasard. Il s’agirait d’un transposé exact, au niveau de notre corps, d’un conflit psychologique émotionnellement ingérable. Le rôle du thérapeute consisterait donc à déceler la cause de la pathologie (elle peut se découvrir aussi dans l’histoire familiale du patient, en remontant plusieurs générations) et, donc, son sens. Un  » décodage psychobiologique  » permettrait alors de  » débrancher  » les cellules malades, de les  » déprogrammer  » et d’atteindre une véritable guérison. En gros, ce que la tête a fait, la tête le défera, au prix cependant de la conviction absolue que tout cela est possible.

Mine de rien, la théorie a de quoi séduire. D’abord, elle ne se fonde pas entièrement sur du vent.  » Aucun médecin sérieux ne viendrait nier le poids du psychosomatique dans les maladies, rappelle le Dr Charles Berliner. On sait à quel point l’esprit et le corps sont liés et combien il est important de prendre en charge la personne dans sa globalité. Mais sans exclusive et en se rappelant qu’il faut de grandes compétences pour traiter du psychisme…  »

Claude Sabbah est un homme prudent : officiellement, il ne déconseille pas la poursuite des traitements médicaux en cours. Louis V., fait de même.  » Je n’interviens jamais au niveau des soins médicaux, assure-t-il, car cela ne relève pas de mon domaine ( NDLR : selon le premier substitut,le scanner d’un client a cependant été retrouvé à son cabinet). Si on me pose des questions à ce sujet, je renvoie toujours aux médecins traitants. De même, quand je constate qu’une personne refuse une hospitalisation, j’essaie de savoir pour quelles raisons elle la conteste, afin de pouvoir lever ses angoisses. Je n’incite donc personne à cesser ses traitements, bien au contraire. Mais, c’est vrai, je ne refuse pas mon aide à quelqu’un qui les rejette.  »

Louis V. prend en outre du recul par rapport à la  » biologie totale  » :  » Il n’y a pas que le psychisme, plusieurs facteurs peuvent intervenir, dit-il. D’ailleurs, même si la maladie est liée au psychisme, on ne parvient pas toujours à se changer et à modifier les choses : dès lors, il ne faut pas se priver de traitements médicaux.  » Dont acte. Il reste que ce discours diffère quelque peu d’un témoignage recueilli par quelqu’un ayant assisté à une conférence donnée par ce psychothérapeute… en 2001.

Ce soir-là, la centaine de personnes qui s’étaient déplacées pour entendre Claude Sabbah étaient déçues : les organisateurs avaient annoncé qu’il ne pouvait finalement être présent. Louis V. allait donc le remplacer (le prix d’entrée avait été baissé de moitié et, exceptionnellement, le prix des cassettes de Sabbah, aussi). Dans la salle, ce témoin dont nous parlions a pris des notes, reflets les plus fidèles possible des propos tenus. Les voilà :  » Aucune maladie n’a de cause physique organique, expliquait Louis V. Toutes ont leur origine dans le passé propre de l’individu ou dans le passé de ses ancêtres, car le corps garde la mémoire des événements. La maladie se déclenche en situation de stress trop important ou trop long. Pour l’arrêter, il faut en comprendre le pourquoi. A partir du moment où on comprend, le mal s’arrête. S’il y a un reste de maladie, c’est qu’il a encore quelque chose d’incompris. Les traitements médicaux soignent, mais ils ne guérissent pas. Quand on guérit de l’intérieur, il n’y a plus besoin de traitement.  »

 » La certitude de guérir  »

Toujours lors de cette conférence, Louis V. a détaillé ses explications.  » Ce qui est dangereux pour les cancers, ce n’est pas la maladie elle-même, c’est l’angoisse. C’est pourquoi il faut arrêter les traitements. Pour guérir, il faut, primo, la certitude de guérir. Ensuite, il faut résoudre son conflit. Et puis, si possible, trouver une raison de vivre. Une personne qui se sait atteinte de polyarthrite a compris qu’elle ne va pas en mourir. Par contre, si on dit à quelqu’un qu’il a un cancer des os, cela va déclencher une mort rapide car la personne va concevoir une peur terrible de mourir : c’est l’impact de la représentation de la maladie qui fait mourir, et non l’affection elle-même.  »

Les enquêteurs liégeois devront déterminer si, dans son cabinet de consultation, Louis V. a été plus  » prudent  » ou moins affirmatif que face à un public assez largement convaincu du bien-fondé des théories de Sabbah dont il se faisait le porteur. Une  » attestation sur l’honneur d’engagement à cesser une radiothérapie « , écrite et signée par l’un de ses clients, a en tout cas été retrouvée parmi ses documents… Actuellement, Louis V.  » ne comprend pas les raisons de son inculpation « . Il redoute de se voir attribuer un rôle de porte-drapeau pour des combats qui ne seraient pas les siens, puisqu’il  » ne favorise ni un antimédicalisme ni un recours forcené au tout médical, excluant les dimensions psychosomatiques des problèmes médicaux « . Et il remarque également qu’il n’est pas rare, après le décès d’un proche, d’évacuer ses propres culpabilités en se tournant contre le médecin traitant ou, en l’occurrence et au moins dans son cas, contre le psychothérapeute…

 » Le pourcentage de personnes arrêtant de se soigner et disparaissant des services médicaux est encore, sans doute, très marginal, fort heureusement « , souligne un professeur en gynécologie, longtemps chef de service d’un grand hôpital. Bien que minoritaire, ce phénomène devrait toutefois interpeller le corps médical, estime- t-il.  » Il m’est difficile de comprendre pourquoi la médecine scientifique et universitaire n’est pas capable de faire passer l’idée selon laquelle la pratique médicale, telle qu’elle est enseignée en 2004, est bien celle de la recherche et de la nouveauté, et que ses progrès bénéficient d’abord aux patients. En fait, les médecins doivent éviter deux attitudes : un triomphalisme mal placé et un rejet de leurs échecs, laissant ainsi les patients ôexclus » croire en toute théorie qui leur rendrait leurs rêves.  »

Engouement

De manière générale, poursuit ce professeur, personne ne devrait sortir des consultations avec plus d’inquiétudes et d’angoisses qu’en y pénétrant :  » Parfois, guérir n’est plus possible. Mais il y a moyen de parler d’espoir, d’expliquer à une femme de 71 ans qu’elle verra encore grandir sa petite-fille, au moins au cours des trois printemps à venir, sinon davantage. Elle devra être assurée aussi qu’elle bénéficiera d’une prise en charge spécifique, adaptée, et d’une stratégie de traitements bien comprise. Le tout, sans lui cacher la vérité.  »

Les affaires comme celles de Louis V. arrivent rarement devant un juge. Elles sont délicates, complexes. Ainsi, il est toujours aisé d’arguer que chacun est libre de se soigner à sa guise. Mais bien moins facile de prouver que certaines théories incitent, voire encouragent les malades à cesser les traitements médicaux basés sur une médecine  » scientifique « . De même, ceux qui tentent d’alerter les patients des dérives possibles de certaines thérapies passent souvent pour des  » rétrogrades  » ou, pire encore, se voient accusés d’être les  » suppôts  » de l’industrie ou des hôpitaux.  » Pourtant, des médecines douces ou, comme dans ce cas, des pseudopsychothérapies, appliquées à des maladies graves, deviennent des médecines dures. Les malades, déjà fragilisés, sont les victimes prévisibles et inévitables de l’engouement actuel pour certaines théories « , scande inlassablement le Dr Charles Berliner. Selon lui, en Belgique, quelque 600 thérapeutes (en très grande majorité, des paramédicaux) auraient suivi des formations en biologie totale. Et nul ne peut dire ce qu’ils en font ou ce qu’ils disent, entre quatre yeux, à leurs clients.

Pascale Gruber

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