L’année qui a ébranlé la planète financière

De l’éclatement de la bulle immobilière à l’envolée des prix des matières premières, le monde a traversé une crise sans précédent. Celle-ci annonce une  » nouvelle ère « , estiment l’économiste Olivier Pastré et le journaliste Jean-Marc Sylvestre dans un livre qui reprend le fil de ces événements. Extraits exclusifs.

1. Il était une fois les subprimes

Johnny, qui réside à Las Vegas, a eu moins de chance que Rosa. Il s’est retrouvé embarqué dans le même jeu. Avec 5 000 dollars de revenus mensuels, il devait payer 3 000 dollars de mensualité de remboursement, plus 5 000 dollars de frais financiers annuels et 20 000 dollars de pénalités en cas de remboursement anticipé, pour bien le dissuader d’arrêter de payer mois après moisà (à) Johnny vit aujourd’hui sous un pont. Ils sont plus de 1 million, ces esclaves du crédit, qui ont été piégés par des courtiers avides de commissions.

Pour comprendre comment une mécanique aussi infernale a pu s’emballer, il faut se souvenir de l’époque [fin 2002, NDLR]. (à) Les banques et leurs intermédiaires attitrés développent [alors] un marketing commercial sophistiqué et très persuasif pour vendre des crédits immobiliers, puis des crédits à la consommation, puis des cartes de crédit. Au début, ils ciblent les ménages aisés, ceux dont la capacité de remboursement est avérée. C’est la clientèle prime. Puis, la concurrence aidant, ils draguent des catégories de clientèle moins favorisées. La planète financière découvre ainsi les crédits subprime : de 400 milliards de dollars en 2004, [leur encours va] passer à 1 400 milliards en 2007, soit 13 % des crédits immobiliers aux Etats-Unis.

(à) Tout cela est bel et bon, jusqu’au jour où la  » bulle  » de l’immobilier éclate. (à) Dès le 2 février 2007, la filiale américaine de la banque anglaise HSBC annonce que les impayés des crédits immobiliers à haut risque amputeront ses bénéfices annuels de 10,5 milliards de dollars. Le 6 mars, l’action New Century, l’un des établissements de crédit spécialisés dans les crédits subprime, chute de 62 % en une séance à Wall Street et, le 12 mars, les banques de New Century arrêtent de financer celle-ci, ce qui conduit à la suspension de la cotation de ses actions.

Le 19 juillet, Ben Bernanke, patron de la Fed, la Banque centrale américaine, le successeur du célébrissime Alan Greenspan, déclare :  » Certains estiment que les pertes (liées aux subprimes) s’élèvent entre 50 et 100 milliards de dollars.  » (à) On réalisera plus tard que les pertes liées aux subprimes dépasseront les 500 milliards de dollars, pertes sèches, irrécupérables. Sans parler des dépréciations d’actifs que les banques vont être obligées de provisionner.

Ainsi se clôt, au premier semestre de 2007, le premier acte du drame. Dans l’indifférence presque générale. L’affaire des subprimes a installé tous les ingrédients d’une crise bancaire, financière et économique dont personne ne soupçonne l’ampleur.

2. Il était une fois Northern Rock

Le monde capitaliste est passé à côté de la catastrophe. Le 1er août, coup de tonnerre, le ministre allemand des Finances annonce un plan de sauvetage, de 3,5 milliards d’euros pour éviter la faillite d’une de  » ses  » banques, IKB, empêtrée dans le marché américain des subprimes. Le 9 août, BNP Paribas ferme temporairement trois de ses fonds d’investissement. Rien n’y fait. L’inquiétude s’installe dans les arrière-cuisines de la banque et le titre BNP Paribas dévisse. Et si la BNP est touchée, se disent les observateurs, aucune raison pour que les autres banques ne le soient pas aussià

(à) Devant ce début de panique, les banques centrales, américaine, anglaise et européenne, vont injecter ensemble 330 milliards de dollars dans le système monétaire, pour que les banques du monde entier ne se trouvent pas totalement privées de leur principale matière première, à savoir les capitaux.

(à) Fin août, la crise a doublement changé de nature. D’abord, elle s’est internationalisée. Ce n’est plus simplement une crise américaine. Elle s’est diffusée dans le monde entier. Pire : ce qui était une crise de  » contrepartie  » – des débiteurs défaillants – est devenu une crise de liquidités : les banques ne veulent plus se prêter d’argent. Il devient urgent d’agir si l’on ne veut pas que l’économie mondiale se retrouve en panne de financement.

(à) Il faut dire que, entre le 1er août et le 19 septembre, une des banques les plus célèbres d’Angleterre s’est retrouvée quasiment en faillite. L’impensable est arrivé. Le vendredi 14 septembre, les images qui passent en boucle à la télévision britannique font le tour du monde. Des milliers d’Anglais font la queue depuis vingt-quatre heures devant les agences de la banque Northern Rock, dans tout le pays. En une journée, ils retirent 1 milliard de livres. C’est, depuis la crise de 1929, le premier bank run (la course aux retraits) dans un pays développé. La Banque d’Angleterre – dont le gouverneur, Mervyn King, donnait des leçons de responsabilité et de libéralisme aux autorités des Etats-Unis en jurant ses grands dieux qu’il n’interviendrait jamais pour sauver une banque – est obligée d’intervenir en catastrophe. Elle consent un prêt, garanti par l’Etat, de 25 milliards de livres, pour permettre à la banque d’honorer ses engagements auprès de ses clients et mettre un terme à la panique. Le mal est fait. Plus tard, ces prêts de l’Etat seront transformés en participation, ce qui aboutira à une prise de contrôle majoritaire, autant dire une nationalisation. Gordon Brown, champion du libéralisme, avouera que, pour la première fois de sa vie, il a eu honte de son pays, mais qu’il n’avait pas d’autre choix que de sauver la banque.

(à) La faillite de cette grande banque évitée de justesse par le contribuable britannique allait ouvrir une nouvelle ère dans ce qui n’était déjà plus une crise des subprimes mais bien une crise bancaire.

3. Il était une fois Bear Stearns

C’est l’histoire d’une banque américaine qui aurait dû logiquement être déclarée en faillite au début de l’année 2008 et qui a été sauvée par le gouvernement et la Banque centrale américaine. Le sauvetage ne s’apparente pas à une nationalisation de fait, comme dans le cas de la Northern Rock britannique. Cela aurait été trop humiliant au pays du capitalisme roi…

(à) Bear Stearns a été fondée en 1923. Elle avait traversé avec succès la crise de 1929 et elle était classée première en 2007 des  » sociétés les plus admirées d’Amérique  » par le magazine Fortune. Les dirigeants de Bear Stearns pouvaient être fiers d’eux-mêmes : 1,5 milliard de dollars de bénéfices en 2005 et 2 milliards en 2006 (à). Tout cela avait une cause – la prise de risque maximale – et tout cela allait avoir un prix. Les premiers craquements se sont fait entendre à la mi-juin 2007, quand Bear Stearns est obligée d’annoncer que trois hedge funds, parmi ses principaux clients, Carlyle Capital Corp, Peloton et Focus Capital, connaissent des difficultés à honorer des  » appels de marge  » (l’équivalent, en langage hedge fund, de ce qui est une échéance d’emprunt pour le commun des mortels). A compter de ce moment, la confiance dont jouissait jusqu’alors Bear Stearns semble, lentement mais inexorablement, s’éroder.

(à) Lorsque Bear Stearns est obligée, le 20 novembre 2007, d’annoncer la première perte trimestrielle de son histoire (854 millions de dollars), les dés sont jetés et la démission du PDG, James Cayne, le 8 janvier 2008, n’y change rien.

Le 14 mars, la Fed est obligée d’accorder un prêt d’urgence de vingt-huit jours à la banque d’affaires, dont l’action chute en Bourse, en une séance, de 47 %. (à) Et le 17 mars, JP Morgan rachète Bear Stearns pour 236 millions de dollars, soit 2 dollars l’action, qui cotait plus de 80 dollars moins d’un mois auparavant (offre qui sera par la suite réévaluée à 10 dollars l’action). Et cela, en échange d’une garantie de la Fed de prendre à son compte 30 milliards de dollars de créances douteuses de la banque. (à)

Cela prouve, certes, la capacité de réaction de la Fed (à). Mais aussi l’inquiétude qui s’est emparée des régulateurs bancaires mondiaux. Accepter de déroger à toutes ses pratiques ancestrales pour éviter qu’une banque parmi d’autres soit déclarée en faillite, cela annonce bien l’aube d’une nouvelle ère.

Le Roman vrai de la crise financière, par Olivier Pastré et Jean-Marc Sylvestre. Perrin, 298 p., 19 .

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