L’année qui a changé le monde

Christian Makarian

Des campus américains à la Sorbonne, de Prague à Mexico, de l’Occident à l’Asie, c’est une secousse historique qui a ébranlé la planète. Quarante ans après, quelles leçons en retenir ? En fait, sous la joie collective et l’utopie, le malaise international émerge et la mondialisation s’annonce.

Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi.  » C’est sans doute le slogan le plus oublié de 68. Et pourtant celui qui résume le mieux le soulèvement planétaire qui se produisit. Derrière cette utopie, qui ne passa pas l’année, se dissimulait une des grandes secousses de l’histoire, de celles que l’on mesure après coup et qui laissent des fissures un peu partout. Dommage pour la légende, mais 1968 ne se distingue pas des autres grandes dates de l’histoire par sa volonté d’en finir avec l’oppression des peuples, l’aliénation des masses, l’injustice faite à l’homme. 1968 est avant tout un catalogue du malaise mondial, une prémonition impuissante, un rendez-vous avec les décennies suivantes, une feuille de route, un gigantesque inventaire de tout ce qui n’allait pas. Toutes les éruptions qui se produisirent à travers la planète ont plongé dans un magma profond une matière en fusion qui est toujours là, bouillonnant sous nos pieds. Dans ce sens-là, il s’est bel et bien passé quelque chose d’historique en 1968.

S’est-on seulement intéressé, sur le coup, au remue-ménage profond ? 126 Etats dans le monde en 1968 ; 192 en 2008. Soit l’achèvement de la décolonisation, mais aussi la prolifération des conflits ethniques, la multiplication des régimes autoritaires, la faim, l’injustice, des flux migratoires croissants. Ou a-t-on préféré contempler l’horloge qui s’affole, savourer l’ivresse du monôme, l’insouciance faite loi, ou plutôt slogan, une sorte de joie collective – ma foi légitime – qui accompagna en réalité la formidable accélération du capitalisme moderne ? Les jeunes qui manifestaient, prolixes, hilares et exaltés, au Quartier latin, à Turin, à Berkeley, à Berlin-Ouest, avaient-ils conscience, simplement le souci, de ce qui se tramait à Prague, Mexico, Los Angeles, où des peuples réclamaient tout simplement leurs droits fondamentaux ? D’un côté,  » sous les pavés, la plage  » et l’antichambre de la civilisation des loisirs ; de l’autre,  » sous les pavés, la rage  » et des luttes terribles dont certaines courent toujours. Etudiants bénéficiaires de la démocratie ou enfants d’un régime autoritaire, au moins tous se rejoignirent-ils pour clamer leur soif d’exister. Quarante ans plus tard, quel monde nous ont-ils légué ?

Le règne de la contradiction

L’héritage, à vrai dire, ne fut pas leur préoccupation. Il fut même, on le sait, un sujet d’exécration. Marcel Gauchet l’a admirablement résumé :  » La génération 68 se sera trouvée être celle de la désagrégation du mécanisme social de la relève des générationsà Ce pourquoi elle fait figure, en un certain sens, de dernière génération. La dernière génération, en fait, à avoir bénéficié du travail de mise en place et de mise en scène des successeurs par leurs prédécesseurs. Les prochaines auront à se tailler une place par leurs propres moyens : elles ne sont pas plus attendues qu’elles n’ont été préparées pour le faire.  » Par individualisme ou par narcissisme, les soixante-huitards, ainsi désignés parce qu’ils l’ont bien voulu, nous ont surtout laissé des sujets d’inquiétude. Mais pas d’antisèche, ni de Meccano. A nous de voir. La fin des messianismes, certes ; l’effondrement de l’Union soviétique, dont acte ; mais après… Le procès de 68 ? Surtout pas, c’est une célébration à l’envers.

1968 instaure avant tout le règne de la contradiction. Rétrospectivement, c’est l’année du grand bond de la mondialisation. La part des  » autres  » dépasse de loin l’impact de nos manifestations de rue, quand bien même ce seront ces dernières que l’on célébrera en boucle. Mais, en 2008, nous en sommes toujours au sombre reflet que le Tibet ou le Darfour nous renvoient aujourd’hui : un dilemme constant et une prodigieuse mauvaise conscience que les pays du tiers-monde nomment  » double langage « . Pourfendre les totalitarismes et ériger en doctrine les droits de l’homme ne peut toujours pas servir de principe politique. L’inflation verbale de l’Occident se traduit par la confusion des mots et représente au total un puissant facteur d’immobilisme. Parler de  » fascisme islamique « , par exemple, comme hier de Gaulle était traité de fasciste et les CRS de SS, n’a pas fait avancer d’un centimètre la connaissance de l’autre ni amorcé la moindre solution dans le monde arabo-musulman d’avant ou d’après le 11 septembre 2001.

Résultat, la posture incantatoire, doublée du phénomène médiatique, rend les grandes causes aussi importantes que ceux qui s’en réclament. Parce qu’il n’a pas de visage, ou parce qu’il en a trop, le Darfour est loin de mobiliser autant de people qu’Ingrid Betancourt. Se montrer est notoirement plus payant que de démontrer, au point de devenir un acte existentiel. Le fameux quart d’heure de célébrité d’Andy Warhol…

Ironie suprême, l’américanisation du monde, du blue-jean aux multinationales de cinéma, en passant par le rock’n’roll, aura été effectuée en priorité par les censeurs de l’Oncle Sam. Ce qui supposait, pour compenser, un discours antiaméricain dont la France s’est faite un des hérauts. Rien de tout cela n’aura empêché, dès 1980, l’ensemble des flux financiers internationaux de dépasser le total des productions nationales.

La dérégulation a diminué la solidarité

Le monde entier a bougé en 1968, mais notre repli s’est accru. Mondialisme et nombrilisme à la fois. Au monde, nous avons imposé la loi du marché – voir la Chine et son capitalisme de parti – avec la bonne parole comme cosmétique : droits de l’homme, liberté d’expression, égalité des sexesà Pour nous, nous avons gardé le magistère de l’après-guerre, alors que tout a changé, cette supériorité implicite du modèle occidental que les autres continents sont maintenant en position de remettre en cause. Le discrédit de l’ONU est allé de pair avec l’émergence des ONG.

 » Richesse du monde, pauvreté des nations « , a analysé l’économiste Daniel Cohen. Quarante ans après les événements, la plus grande déficience de la pensée de 68 reste la place accordée au faible. A l’intérieur de nos sociétés, la dérégulation était sans doute nécessaire, mais elle a également diminué la solidarité et ouvert la crise de l’Etat, qui, à son tour, a amorcé l’effritement de la nation. L’Europe semble mal partie pour y suppléer. Aux yeux du monde extérieur, l’émancipation du tiers-monde reste l’affaire des pauvres. La percée de l’Asie ayant davantage vocation à concurrencer l’Occident qu’à offrir un exemple à l’Afrique, de plus en plus misérable.  » Que le meilleur gagne !  » nous a laissé cyniquement 68.

 » Ras-le-mai !  » écrivait Serge July pour le dixième anniversaire des événements. C’est vrai, si l’on regarde seulement son nombril. C’est faux, si l’on veut bien envisager la révolution qu’il reste encore à accomplir.n

Christian Makarian

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