L’âge où tout peut commencer

Ils ne  » jouent  » pas à la poupée ou au docteur : ils passent à l’acte… Devant l’augmentation des cas révélés d’abus sexuels commis par des adolescents, les parades s’organisent. Comme celle de l’équipe de SOS-Enfants Saint-Pierre

Les adultes arrivent effondrés. Ahuris. Incapables d’y croire. Certains explosent :  » Mon fils est un futur Dutroux !  » D’autres, au contraire, minimisent :  » Ce sont des jeux d’enfants, n’est-ce pas ? Rien de sérieux, ce n’est pas possible.  » Ou nient :  » Il n’a rien fait, je vous le jure.  » Parfois, et surtout lorsque tout s’est passé  » en famille « , policiers, juges (et statistiques) ignorent et ignoreront tout de ces actes commis par des enfants sur d’autres enfants : ils ne sauront rien de ces gestes, de ces actes, de ces situations de domination qui transforment un gosse, ou une bande de gosses, en abuseurs sexuels d’un autre môme… Autant de cas que tentent de gérer, dans la discrétion, les divers professionnels de la santé mentale ou les équipe de SOS-Enfants.

 » Pendant longtemps, personne n’imaginait que l’enfant pouvait être une victime sexuelle et, encore moins, l’auteur d’une quelconque agression de ce type. Occulté, ce phénomène ne peut cependant plus être nié ou négligé, ne serait-ce que pour tenter d’empêcher qu’il se reproduise « , souligne le Dr Marc Gérard, coordinateur de SOS-Enfants au CHU Saint-Pierre, à Bruxelles.

Selon certaines études, de 50 à 80 % des adultes abuseurs auraient débuté leurs délits… dès l’adolescence. Une recherche menée par l’université de Montréal a montré que les agressions sexuelles commises par des mineurs étaient encore plus intrusives que celles commises par les pères ou les beaux-pères. Ainsi, par exemple, 70 % des jeunes délinquants sexuels étudiés avaient eu des relations complètes avec leur s£ur. Mais, contrairement aux adultes, dans une large majorité des cas, eux, ils admettent leurs actes…

 » Lorsqu’on découvre des faits de ce type, un des risques serait de les banaliser, surtout s’il s’agit de très jeunes enfants et que cela s’est déroulé dans un cadre familial, scolaire ou de voisinage « , remarque le Dr Marc Gérard. Certes, tout  » dérapage  » ne préfigure pas obligatoirement des actes ultérieurs de pédophilie.  » Socialement, tous nos enfants, y compris les très jeunes, subissent des sources d’excitation très fortes par les images qui les entourent. Certains actes posés lors d’abus sexuels entre enfants sont des imitations ou la révélation d’une autre problématique et d’une grande souffrance. Mais d’autres situations ne relèvent pas uniquement de tels problèmes, de l’exploration des corps ou de l’exhibitionnisme. Tous les cas doivent donc être pris au sérieux, sans négationnisme. Et sans dramatisation excessive « , poursuit le pédopsychiatre.

 » Je suis entrée dans la chambre et mon grand disait au plus jeune : ôFais-moi une fellation ! ».  » Des témoignages de ce type, le Dr Gérard ou Véronique Sion, psychologue à SOS-enfants Saint-Pierre, en entendent de plus en plus souvent. Pour y répondre, ils ont créé  » Groupados « , un projet pilote subsidié par la Communauté française. Aux expertises menées, ou pas, à la demande des juges ou du parquet, ils ajoutent des prises en charge individuelles, familiales et, surtout, expérience encore unique en Communauté française, une thérapie de groupe, réunissant des adolescents abuseurs. Actuellement, l’équipe gère 24 cas d’abus sexuels commis par des jeunes : de l’agression intrafamiliale au viol en bande.

La dernière chance

L’expertise de ces jeunes est une étape essentielle, détaille Véronique Sion. Il nous faut comprendre qui ils sont, quel est leur type de personnalité, s’il y a eu abus ou pas, quel sens on pourrait donner à leur acte et, surtout, analyser tous ces paramètres pour déterminer la meilleure piste de prise en charge possible pour chacun d’entre eux : les abus semblent parfois se ressembler, mais les histoires et les personnalités de ces jeunes sont uniques. Nos réponses doivent absolument en tenir compte.  »

Tous ces adolescents qui intègrent le groupe thérapeutique ont en commun le fait d’être passés outre le consentement de l’autre, d’avoir usé de la force ou de manipulations pour le ou la contraindre à des relations sexuelles. Aucun d’entre eux ne manifeste d’empathie pour la victime. Ni ne se demande si ce qu’il a fait était bien ou mal.  » Ici, ils entendront toujours condamner leurs actes, mais pas eux-mêmes « , complète la psychologue.

Une partie de ces adolescents vivent très repliés sur eux-mêmes. Ils sont mal dans leur peau, avec une estime personnelle très basse. Ils ont en général de grands problèmes relationnels ou d’importantes difficultés familiales. Incapables de poser des mots sur leurs souffrances, ils s’attaquent fréquemment à beaucoup plus jeune qu’eux. Les thérapeutes rencontrent également des garçons qui relèvent d’un autre profil : ils passent à l’acte immédiatement, sans être capables de décrypter avant la moindre de leurs émotions. Souvent, il s’agit déjà de petits délinquants, en quête de limites. Ils agressent généralement des gosses de leur âge et peuvent faire preuve d’une grande violence.

Véronique Sion ne se fait pas d’illusion : si, au départ, les jeunes rejoignent le groupe thérapeutique, c’est sous la contrainte du parquet ou d’un juge de la jeunesse qui, pour lutter contre les récidives, croient en cette  » arme suplémentaire  » ( lire l’encadré ).  » Le premier moteur d’un changement éventuel de comportement tient moins au remords qu’à la peur de se faire taper sur les doigts « , admet-elle. Il n’empêche : généralement, en quelques séances, une alliance se crée entre ces adolescents et les psychologues. Et un dur parcours débute. Pour certains, il va durer deux ans.

Il va falloir parler devant le groupe et, surtout, apprendre à mettre des mots sur ce que l’on ressent. Ce travail sur les sentiments ou les émotions s’avère essentiel. Et difficile, tant il y a à construire ou à reconstruire chez ces jeunes. Un exemple ? Un jour, à la question de savoir comment il se rendait compte qu’il était en colère, l’un d’entre eux a répondu :  » Quand le type en face de moi tombe.  »  » Leur identité sexuelle, l’abus qu’ils ont commis, le développement d’une sexualité en concordance avec leur âge et avec la loi : aucun domaine ne sera oublié lors de ces séances collectives « , précise également le Dr Marc Gérard.

 » Chez les ados, le changement se fait presque malgré eux et en partie grâce au groupe, assure la psy- chologue. Avec lui, ils apprennent à reconnaître les situations qui les font exploser.  » Ce constat, rassurant, est, malgré tout, un pari. Sur l’avenir.  » Notre approche ne peut entièrement liquider le problème des récidivistes ou celui des grands pervers, admet le Dr Marc Gérard. C’est un peu, finalement, comme pour les délinquants : sur 10 petits malfrats, un seul persistera peut-être dans son comportement délictueux. Ici, en dépit d’éventuelles mesures éducatives û qui font cependant souvent encore défaut û et des diverses thérapies, certains adolescents risquent de garder un ancrage au sein de leur comportement pédophile.  » L’espoir des thérapeutes et des institutions judiciaires reste, néanmoins, de donner une chance à tous ces jeunes. La dernière, peut-être. Pour que le pire ne soit pas forcément le destin de ces futurs adultes et de ceux qui, un jour, croiseront leur route.

Pascale Gruber

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