L’affaire est dans le sac

Les Belges trient leurs poubelles comme des as. Vive les collectes sélectives! Mais la montagne de leurs déchets d’emballage reste haute. A qui la faute?

Les Belges sont les champions de la… poubelle. Chez Fost Plus, l’organisme privé qui gère la seconde vie de nos emballages ménagers, on considère que ce n’est faire injure à personne que de le clamer haut et fort. Au contraire, l’heure est aux chants de victoire et aux remerciements: « 92 % des Belges trient toujours ou régulièrement les bouteilles, les flacons, les boîtes de conserve, les papiers, les verres, etc. » Pas étonnant, grâce à de tels réflexes acquis, que le sac bleu PMC (plastiques, métaux, cartons à boissons) poursuive inexorablement sa conquête du territoire: aujourd’hui, plus de neuf communes sur dix sont couvertes par ce système de ramassage.

Mais ce n’est pas tout: les Belges trient bien leurs déchets d’emballage. Voici à peine trois ans, 27 % du poids des rebuts jetés dans les sacs bleus filaient encore en décharge ou à l’incinérateur, faute de pouvoir être réutilisés. Actuellement, ce taux est tombé à 16 %. « Grâce au tri sélectif, Fost Plus recycle 80 % des emballages ménagers mis sur le marché, explique Henri Meiresonne, administrateur délégué de l’organisme au point vert. En matière de conscientisation et de discipline, nous sommes les meilleurs en Europe. »

Un cri de victoire justifié? Même du côté des organisations de consommateurs ou de défense de l’environnement, on salue la performance. Plus personne ne pense, aujourd’hui, que les sacs bleus finissent de toute façon à la décharge, sans être ouverts ni vidés sélectivement de leur contenu. Mais Fost Plus craint comme la peste l’émergence d’une certaine lassitude chez les consommateurs. Elle risquerait de réduire à néant l’édifice patiemment érigé depuis huit ans. Voilà pourquoi un nouveau type de message se décline petit à petit sur les murs des grandes villes, dans les transports en commun et dans les médias destinés au grand public. « Pour entretenir la motivation du consommateur, il n’y a rien de tel que des explications concrètes sur le devenir de ses déchets », explique Meiresonne.

L’objectif est donc clair: gommer la mauvaise image – bon marché, bas de gamme, piètre qualité – traditionnellement accolée aux produits issus du recyclage. Ainsi, les bouteilles en plastique usagées ne servent pas seulement à fabriquer de vulgaires pots de fleurs et des canalisations souterraines, mais aussi, et surtout, de respectables vêtements d’hiver(polaires). Les filières du recyclage du verre accouchent fréquemment de nouveaux récipients, destinés à des objets de luxe: parfums, décoration…. De simples boîtes de conserve se transforment, après leur passage par la filière de recyclage des métaux, en vélos flambant neufs. Etc.

Derrière cette volonté d' »anoblir » le recyclage se profile l’autre grande crainte de Fost Plus: la perte de qualité du tri « made in Belgium ». En effet, si les pouvoirs publics devaient, à l’avenir, imposer aussi la récupération des pots alimentaires de type yaourt et margarine (actuellement bannis du sac bleu), c’en serait fini, assure-t-on au siège de l’ASBL, des performances du système actuel. « Les résidus de graisses et les matières sensibles à la putréfaction sont incompatibles avec le recyclage d’autres emballages, explique Joseph Michaux, directeur technique. Et de brandir la menace: le coût actuel de la filière – 8 euros annuels, en moyenne, pour chaque habitant (1)- passerait alors à 12 euros, pour une efficacité environnementale nulle. « Pour ce type d’emballages, l’incinérateur ( NDLR: ou… la décharge) est la voie la plus indiquée. »

Mini-doses = gaspillage

En fait, si justifié soit-il, le bulletin de victoire brandi par le secteur industriel (94 % des entreprises concernées par les emballages sont membres de Fost Plus) mérite d’être placé dans un contexte plus général. Les producteurs estiment avoir fait le maximum pour alléger et homogénéiser les divers emballages, dans des limites acceptables d’hygiène et de confort. Ils rappellent par ailleurs que la quantité globale d’emballages mis sur le marche est freinée: elle ne suit plus fidèlement, désormais, la courbe du produit intérieur brut (PIB).

Ce discours a le don d’énerver les associations de consommateurs. Elles soulignent, de leur côté, que la masse des déchets d’emballages continue malgré tout d’augmenter. Or l’élimination de cette montagne de rebuts coûte cher, via une série de taxes et de redevances bien plus lourdes pour le budget des ménages que les 8 euros du point vert. C’est que, d’une façon ou d’une autre, il faut bien faire payer, par le consommateur, les investissements colossaux exigés par les filtres d’épuration des incinérateurs ou les techniques d’étanchéité des décharges d’immondices.

Mais la principale critique des environnementalistes est ailleurs. Loin de viser directement Fost Plus, elle porte sur le battage commercial qui entoure la mise au point de produits toujours plus sophistiqués et, surtout, d’une taille toujours plus réduite. « C’est le nombre d’unités d’emballages qui nous inquiète: il ne fait qu’augmenter, explique Catherine Rousseau, du Centre de recherche et d’information des organisations de consommateurs (Crioc). A l’aide de budgets publicitaires gigantesques, on tente de faire croire aux gens qu’ils ont foncièrement besoin, pour mener une vie prétendument plus nomade et plus pratique, d’objets de consommation qui posent en réalité plus de problèmes qu’ils n’en résolvent. » Des exemplesrécents? Les mini-doses d’accompagnement de sauces pour les barbecues, les glaçons à l’eau de source garantie, les portions individuelles de café, etc. « Outre le prix de l’emballage, les quantités de produits présents dans ces petits conditionnements sont souvent exagérées et finissent à la poubelle. Tout semble fait pour organiser le gaspillage. »

Face au rouleau compresseur du marketing, de telles organisations s’estiment assez démunies pour faire passer leur message de prévention et de consommation raisonnable. Jouant sur l’effet de mode et les phénomènes d’identification, les campagnes de promotion commerciales ciblent de plus en plus la tranche d’âge des enfants et des jeunes adolescents, considérés comme d’excellents « prescripteurs » des achats familiaux. Or, chez Fost Plus, on fait un constat de la même veine: traditionnellement considérés comme les moteurs de comportements « écologiques » dans les familles, les enfants seraient de moins en moins sensibles, au fil du temps, aux thèmes du tri et du recyclage. « Exit l’écologie. Ce qui compte désormais, c’est l' »égologie » », concluait, en janvier 2001, un article d’une publication professionnelle consacré aux méthodes émergentes de séduction des masses par l’emballage. Un néologisme prémonitoire?

Philippe Lamotte

(1) Chaque emballage muni du petit point vert avec la flèche enroulée sur elle-même coûte quelques eurocents supplémentaires, qui assurent le financement des filières de collecte, de tri et de recyclage.

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