Lady Di :  » Elvis et moi « 

Sur The Girl in the Other Room, la Canadienne Diana Krall croone tou- jours, mais les mots salés de son époux Elvis Costello donnent une nouvelle densité à ses chansons. Rencontre avec une femme amoureuse

Le CD The Other Girl in the Room sort chez Universal le 14 avril, disponible en version SACD. Diana Krall sera en concert le 30 novembre 2004 à Forest-National.

Tél. : 0900 84 900 et 0900 00600 (0,45 euro/min).

De notre envoyé spécial à Paris

On ne le comprend pas d’emblée lorsque Diana Krall, 39 ans, entre dans sa suite du George V. Mais son premier rire, quelques minutes plus tard, marque une étonnante ressemblance avec Lisa-Marie Presley, la fille du King. Même denture rayonnante, même mine boudeuse et mêmes mécanismes de défense naturelle lorsqu’une question lui semble inopportune. Pour Diana, aller d’un Elvis à l’autre n’est pas qu’une vue de l’esprit, puisque son nouvel opus, The Girl in the Other Room, est en partie composé par Elvis Costello, son mari depuis le 11 décembre dernier. En écoutant le disque, il est clair que le jazz apparemment sage de Miss Krall révèle des zones d’ombre peut-être déjà présentes dans sa musique passée, mais occultées par un style volontiers glamour. Y compris dans les reprises de Joni Mitchell, Tom Waits ou Bonnie Raitt qu’elle assume ici. The Girl in the Other Room est plus bluesy que ses prédécesseurs, plus sombre, plus ironique. En un mot, plus proche de l’univers crissant de Costello, héritier de Ray Charles et de Shake- speare, ombre permanente, bien que discrète, de Diana.

Le Vif/L’Express : Comment avez-vous sélectionné les chansons du disque ?

Diana Krall : En écoutant des tas de disques, en me disant que je pouvais apporter quelque chose d’intéressant ou de neuf dans l’interprétation, en suivant ce que j’entendais dans ma tête. Le Black Crow de Joni Mitchell, par exemple, évoque un sentiment de perdition amoureuse, celui qu’on a dans les voyages, les avions, les ferry-boats. Quelque chose que je connais… Joni Mitchell est sans doute l’inspiration majeure de ce disque pour sa façon de construire un univers fait de confidences et dont les chansons expriment la beauté.

Almost Blue, reprise d’un des morceaux les plus fameux d’Elvis Costello, constitue l’un des moments forts du disque : quand vous l’interprétez, pouvez-vous oublier le lien amoureux qui vous lie à son auteur ?

Je pensais déjà à interpréter cette chanson avant de rencontrer Elvis ! Avec Elvis, on a travaillé sur dix chansons, dont six sont sur le disque. Je lui parlais de certains changements dans ma vie, j’écrivais des listes de choses et je les lui envoyais par e-mail : certaines images déclenchaient des chansons, comme The Girl in the Other Room. Je me sens à l’aise avec lui, et il s’est montré brillant, notamment dans Departure Bay. Il y a une intensité, une tristesse que je n’aurais pu atteindre sans lui, me semble-t-il…

Departure Bay évoque la première soirée de Noël sans votre mère…

Oui, mais c’est amené avec beaucoup de sensibilité. Elvis a bien compris qu’il fallait du temps pour revenir sur certains événements, qu’il fallait boucler un cycle avant qu’il y ait une lueur d’espoir, un peu de lumière !

Vous êtes croyante ?

Pas de façon définissable. J’ai grandi dans une famille luthérienne de l’ouest du Canada, mais l’église représente plutôt un endroit de réflexion, où gosse, j’allais chanter. Un refuge spirituel où je peux exprimer mes sentiments privés…

Ce disque est plus mordant que les précédents !

Oui, je me sentais un peu  » agacée « , j’avais envie de  » aaaaargggh !  » ( elle rit), et pas de cette image unidimensionnelle souvent attachée à moi, même si je pense que mon travail a toujours été intègre. C’est en tout cas toujours moi qui ai décidé du contenu.

Abandoned Masquerade est l’un des titres les plus ambitieux du disque ! Vous y chantez :  » I hope you never feel this much despair/Or know the meaning of that empty chair/As the illusions that we made all fall away/In this abandoned masquerade.  »

C’est Elvis qui a rédigé l’intégralité du texte. Il parle de ce masque magnifique qu’on porte quelquefois, pas empreint de négativité, mais plutôt de théâtralité : on y parle de l’illusion romantique qui consiste à vouloir être direct ! Elvis et moi, je pense que nous sommes très bien accordés l’un à l’autre. Il y a un équilibre, c’est bien, c’est formidable. Lorsque cela devient un peu trop noir, on inverse les choses, on rit beaucoup !

Il est venu en studio pendant que vous enregistriez ?

Oh nooon ! Je me contentais de lui envoyer des MP3 chaque soir…

En studio, vous êtes capable de vous détacher des choses matérielles, de votre énorme succès commercial, par exemple ?

Bien sûr. Une fois seulement, j’ai pris en considération l’impact commercial que pouvait avoir une chanson que j’interprétais. Et ce fut une erreur. Je pense que j’avais atteint un certain niveau de fatigue ( sourire).

Vous avez vendu quatre millions d’exemplaires de When I Look in Your Eyes…

Je ne sais pas, je pensais que c’était trois millions en tout ! Je ne veux pas sous-estimer cela, mais je ne veux pas trop y penser et me retrouver sans inspiration une fois que la porte est close… Même When I Look in Your Eyes parlait beaucoup plus du sentiment de perte que ce que les gens peuvent imaginer : la reprise de classiques du jazz s’intégrait dans un processus cathartique. Jouer Gershwin et les autres, c’était oublier cinq minutes de sortir les rasoirs, c’était ne pas parler de soi-même.

Il est paradoxal de se rappeler que, enfant, vous ne vouliez pas chanter, que vous vouliez être pianiste !

Je voulais chanter, mais je ne pensais pas être bonne ! J’ai été encouragée mais je n’ai pas eu confiance en moi avant d’avoir 32 ans ! ( rires).

Est-ce que votre succès et celui de Norah Jones ont changé la perception du jazz vocal au sein du public ?

( Pause, puis d’une voix glaciale.) J’en ai marre de parler de ça ! ( Brusquement, elle éclate de rire.) Que Norah soit du jazz ou pas, on peut avoir le même genre de conversation à propos de Joni (Mitchell). Disons que c’est de la très bonne musique qui vient du jazz ! J’espère que ma musique peut amener des gens vers une  » redécouverte du jazz  » : parfois, j’ai l’impression que c’est ma mission de parler de musiciens importants pour moi, comme Tommy Flanagan ou Ray Brown…

On vous a vu dans Anything Else, de Woody Allen…

Je ne jouais personne d’autre que moi-même, mais j’étais tellement excitée de me voir à l’affiche ! J’aimerais jouer dans un de ses films, le genre de personnage à  » bons mots  » comme Betty Davis ( elle rit). On a beaucoup parlé de jazz avec Woody, et je me suis replongée dans Stardust Memories pour la millième fois…

La perspective d’être encore inspiré après quarante films est une sorte d’encourage- ment universel pour tous les artistes !

J’ai lu une interview récente d’Emmylou Harris où elle expliquait qu’elle voulait pouvoir vendre suffisamment de disques pour pouvoir faire le suivant ! Je la comprends parfaitement. Est-ce que je veux vendre des disques ? Bien sûr, pas pour faire des sessions photo pour des magazines, certainement pas ( sourire entendu). Est-ce arrogant ? Peut-être ferai-je encore un disque avant d’être virée, on ne sait jamais, non ? Quel que soit le domaine û la musique, être une femme, une mère û, je veux être inspirée, être en pleine capacité !

Vous parlez beaucoup de musique avec Elvis ?

Oui, on parle beaucoup de musique. J’écoute, je la ferme et j’apprends… ( sourire). C’est marrant quand on est en voiture à deux et qu’il embarque une pile de disques, je conduis et il met les disques, Air, une minute, et Schubert, la suivante, Charles Mingus puis Morphine ( rires).

Vous avez partagé la scène avec votre mari ?

Oui, à un  » benefit  » à Londres, où je jouais du piano et il chantait. Un titre d’Elton John, Sorry Seems to Be the Hardest Word. Et maintenant, on va faire un benefit à Vancouver pour un hôpital qui porte le nom de ma mère. Avec Elton John à nouveau : j’imagine que je chanterai du punk rock et qu’Elvis jouera de l’ukulélé, je suis sûre qu’on prendra du bon temps. On nous demande tout le temps de chanter ensemble, mais on garde ça pour les occasions spéciales…

Entretien : Philippe Cornet

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