L’abstention en pleine forme

Les Français élisent ce week-end leurs conseillers régionaux. Sans enthousiasme. Le marasme ambiant a toutes les chances de déboucher sur une nouvelle montée de l’extrême droite et de l’abstention

Le vote région n’est pas le vote nation « , répète inlassablement Jean-Pierre Raffarin. Depuis le début de la campagne, le Premier ministre ne cesse de relativiser la portée des prochaines élections régionales, qui auront lieu les 21 et 28 mars. Craint-il le verdict des urnes ? Ses adversaires le pensent, estimant que les socialistes pourraient relever la tête à la faveur de ce scrutin. Les récentes mesures du gouvernement ont en effet provoqué la colère des chercheurs, des artistes, des chômeurs, entre autres. A de nombreux endroits, la gauche est en passe de reconquérir la majorité au conseil régional. Une éventualité qui ne semble pas non plus susciter l’enthousiasme des Français. Ceux-ci, en fait, ont semblé largement indifférents à la campagne électorale. Beaucoup étaient cependant préoccupés par le score que réaliserait Jean-Marie Le Pen. Mais cet enjeu s’est estompé quand le chef de file du Front national a vu sa candidature refusée, à la suite d’une erreur administrative de sa part.

Paradoxalement, cette apathie intervient au moment où les régions bénéficient de compétences accrues, suite aux politiques de décentralisation menées par Raffarin. En clair, les Français se détournent d’une élection dont l’issue n’a pourtant jamais été aussi susceptible d’influer sur leur vie quotidienne. Faut-il croire que le fossé qui sépare les citoyens de la politique s’est encore élargi ? La crise économique, en tout cas, n’arrange rien.  » Il y a, chez les plus démunis, un sentiment d’abandon très profond « , confirme Pierre Deneux, responsable de l’association Droit au travail, à Lens (Pas-de-Calais). Dans le quartier où celle-ci s’est installée, le taux de chômage dépasse les 30 %. Les élus semblaient peu s’en préoccuper, jusqu’à ce que le quotidien Libération envisage un vote massif des chômeurs en faveur de l’extrême droite. C’était il y a une semaine. Depuis, les locaux de l’association ont soudainement reçu la visite de deux candidats.  » Chez certains hommes politiques, il y a quand même une volonté de renouer le contact avec les gens. Mais cela vient un peu tard « , se désole Pierre Deneux.

Depuis des mois, tous les sondages s’accordent pour dire que l’extrême gauche et, surtout, l’extrême droite sont en pleine forme. Ils confirment une tendance lourde de la vie politique hexagonale, observable depuis vingt ans : cette fois encore, l’abstention risque de battre des records. Certains analystes s’attendent à ce qu’elle dépasse la barre des 50 %.  » Ce seuil est déjà franchi, car environ 15 % de la population n’est pas inscrite sur les listes électorales « , observe Alain Garrigou, professeur de sciences politiques à l’Université de Paris X. Pour lui, le phénomène n’est d’ailleurs pas prêt de s’arrêter.  » Avant, c’étaient surtout les personnes aux faibles niveaux de revenus et d’instruction qui s’abstenaient. Mais, aujourd’hui, l’abstention gagne toutes les classes sociales. Les gens ont une évaluation beaucoup plus critique de la classe politique. Or, l’abstention, c’est comme l’école buissonnière : on rate une fois une élection, puis on y prend goût.  »

Les hommes politiques eux-mêmes ne semblent pas se passionner pour le scrutin régional. Déjà, ils ont en tête la présidentielle de 2007. Et comme, ni à gauche ni à droite, on ne sait qui sera candidat, toutes les spéculations sont possibles. Ils se sentent d’autant plus à l’abri qu’un seuil de 10 % vient d’être instauré, en dessous duquel les listent ne pourront pas avoir d’élus. Cela réduit donc le risque de voir l’extrême gauche ou d’autres petites formations accroître sensiblement le nombre de leurs conseillers régionaux. De plus, les mécontents de tous bords semblent davantage tentés par l’abstention que par le vote-sanction. Raffarin et ses troupes n’ont dès lors pas trop de raisons de paniquer.  » Il y a là un calcul tactique assez apparent : la droite et les socialistes n’ont pas intérêt à pousser à la mobilisation, remarque Alain Garrigou. Mais, si même les candidats n’encouragent plus à voter, c’est que la démocratie connaît vraiment un problème grave.  »

François Brabant

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