La vie des autres

Baptiste Liger

Dans un brillant chassé-croisé, Eric Reinhardt met en scène ceux qu’il aurait pu être. Et trouve sa formule magique.

Que seriez-vous devenus si un événement déterminant de votre passé ne s’était pas produit ? Cette question est au c£ur de Cendrillon, quatrième roman d’Eric Reinhardt, dans lequel il imagine ses différentes vies s’il n’avait pas rencontré Margot à 23 ans. Aurait-il tenté une carrière dans la finance ? Serait-il devenu un loser prêt à commettre l’irréparable devant les caméras de télé ? Ou bien un adepte de la pornographie conjugale sur Internet ?

Certes, les dieux auraient très bien pu ne rien changer pour Eric Reinhardt, éditeur d’art quadragénaire et écrivain à ses heures perdues. Pleine d’autodérision, cette partie autofictionnelle de Cendrillon comprend une série de scènes croustillantes, en particulier la retranscription d’une émission de France Culture au cours de laquelle Le Moral des ménages (deuxième roman de Reinhardt) est éreinté par tous les participants ! Mais l’intérêt de cet épais volume tient dans les destins croisés des trois alter ego, équivalents littéraires de ces  » avatars  » créés par les internautes, qui s’inventent ainsi une existence virtuelle.

Il y a, tout d’abord, Laurent Dahl, jeune trader cultivé, qui rêve de s’élever dans la hiérarchie sociale et dont l’ascension va être brutalement stoppée. Depuis Cosmopolis, de Don DeLillo, rarement un écrivain aura su si bien décrire le milieu boursier et le fonctionnement obscur des fonds spéculatifs. En parallèle, Reinhardt raconte les déboires de Patrick Neftel, malheureux garçon orphelin de père, qui s’est suicidé  » en se plantant une fourchette dans la gorge le 14 mars 1982 « . Reclus dans sa chambre, à côté de sa mère, il échafaude de mauvais plans, lorsqu’il ne dévore pas le journal intime de Richard Durn (le forcené qui décima le conseil municipal de Nanterre, en 2002) ou ne hurle pas devant son tube cathodique. Enfin, le romancier se focalise sur un géologue embauché par le leader mondial de la chaux, Thierry Trockel, un libertin obsédé par sa femme – dont il publie des photos compromettantes sur le Webà

Au-delà de ces histoires individuelles savamment croisées, Cendrillon est hanté par la présence récurrente de monuments de la littérature (Mallarmé, Boulgakov, Breton…) ou du cinéma ( Le Trou, de Jacques Becker, Brigadoon, avec les jambes sublimes de Cyd Charisse). Surtout, le récit est rythmé par des digressions inattendues : sur la beauté des femmes rousses, le Palais-Royal, l’automne, une discussion avec Louis Schweitzerà Philosophe, l’ex-PDG de Renault constate :  » Aujourd’hui c’est le court terme qui domine.  » Ce n’est pas le cas pour Eric Reinhardt, qui a consacré près de trois ans à la rédaction de ce roman foisonnant, probablement l’un des plus ambitieux (sur le fond et la forme) de cette rentrée littéraire.

Cendrillon déroute, tout d’abord, livre ses clefs au fur et à mesure, reprend sous forme de litanie certains mots ou événements et constitue, au final, un grand puzzle littéraire. Le chaos ambiant peut exaspérer, mais on se met rapidement à assembler les pièces de ce jeu de construction.

Par moments narcissique et trop long, ce roman tire toutefois de ses défauts une énergie nécessaire à sa dynamique. A la page 421, le narrateur remarque :  » J’ai réalisé aujourd’hui que l’automne exauçait chaque année, telle la fée de Cendrillon, mon v£u le plus ancien, dont je dois dire qu’il date de l’adolescence : être accueilli, acclamé, désiré par le monde extérieur.  » Cette saison bénie aura permis à Eric Reinhardt d’accéder, cette année, au bal des grands écrivains. Et qu’importe s’il n’existe pas, dans sa pointure, de pantoufle de vair…

Cendrillon, par Eric Reinhardt. Stock, 578 p.

Baptiste Liger

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