La vie après Fournaux

Le CDH serre les rangs après le psychodrame du débauchage libéral, qui glacera durablement les relations avec le MR. A qui profite le  » crime  » ? Quelles leçons tirer de ce départ fracassant ?

Faut-il plaindre ou envier Richard Fournaux, le député-bourgmestre de Dinant, pisté par les paparazzis pendant plusieurs jours pour avoir troqué sa tunique orange du CDH pour celle, bleue, du MR ? L’autre homme au papillon rêvait assurément de  » faire un coup  » : afficher plus clairement encore ses convictions de droite, démontrer que l’ancien parti chrétien est dans l’impasse et inciter le plus possible de condisciples à le suivre au sein du Mouvement réformateur, largement d’inspiration libérale. Mais on ne s’improvise pas stratège en quelques heures. Dix jours après l' » affaire « , Fournaux apparaît comme un pion sur un échiquier un peu glauque. Toute l’opération aurait été savamment orchestrée – par le MR – pour créer un suspense artificiel pendant près d’une semaine, attirer les projecteurs des médias et affaiblir le CDH (Le Vif/L’Express du 30 janvier). Au passage, le  » pauvre  » Fournaux a été qualifié de  » traître « , de  » menteur  » et on l’a même accusé de vouloir gommer un redressement fiscal en s’acoquinant avec un parti au pouvoir.

Au premier abord, le coup est rude pour le Centre démocrate humaniste de Joëlle Milquet. Celui-ci perd une de ses rares locomotives électorales. Avec son dynamisme, son empathie et son sens de la proximité (les mauvaises langues parlent de clientélisme), le mayeur de Dinant a renforcé au pied de la citadelle une majorité absolue qui inspire le respect. Figure emblématique du centre-droit chrétien, un peu par défaut, Fournaux s’est senti pousser des ailes, au point de briguer la présidence du parti, en septembre dernier. Il rêvait d’infléchir la ligne du parti, trop portée à gauche à son goût, et de fédérer les opposants à la méthode Milquet, jugée autoritaire et méprisante pour la  » base « . Il a vraiment cru qu’il s’imposerait. Mais cet homme d’émotions, plutôt que de réflexion, s’est fourvoyé et son score de 28 % l’a cruellement déçu. Il ne s’en est pas remis.

A première vue, toujours, le MR avait tout à gagner dans l’opération. Richard Fournaux lui apporte un capital électoral non négligeable. Ce petit entrepreneur plus à l’aise sur un chantier que dans un salon mondain renforce l’enracinement populaire d’un parti jadis considéré comme celui des riches et des puissants. Surtout, le Dinantais complète les effectifs mis en place par les libéraux pour contrôler l’axe de la  » Nationale 4  » : alors que les bastions socialistes du Hainaut et de Liège semblent inexpugnables, le MR veut étendre son emprise sur une large zone comprise entre le Brabant wallon et le Sud-Luxembourg, où les chrétiens conservent leurs derniers fiefs.

Les sucettes du MR

Depuis l’appel de Gérard Deprez à rallier le camp libéral, en juin 1997, les  » bleus  » doivent toutefois constater l’échec de toutes leurs tentatives pour monter une grande force du centre massivement soutenue par ces chrétiens rebaptisés humanistes. Président du PSC pendant plus de dix ans, Deprez n’avait été suivi que par une poignée de fidèles, regroupés au sein d’un Mouvement des citoyens pour le changement (MCC) plutôt discret. D’autres essais ont avorté, notamment au cours de l’hiver 2001-2002. Et ce n’est pas l’opération Fournaux qui donnera le change. Le transfuge n’a pas ratissé large. Il emmène dans ses bagages un quarteron de militants et deux parlementaires – la députée bruxelloise Béatrice Fraiteur et le sénateur Luc Paque – qui ont en commun une profonde amertume liée à leurs faibles scores électoraux, sanctionnés d’un rude désaveu par la présidente Milquet. Aucune fuite des cerveaux à Dinant, où le CDH local pourrait même se détourner de Fournaux et du MR et… s’allier au PS ! Aucune réaction significative du centre-droit humaniste, peu structuré et incarné par une nouvelle garde fidèle à la présidente Milquet, à l’image de Benoît Cerexhe et de Melchior Wathelet junior.

En revanche, ce dernier raid sur le CDH commandité par le président du MR, Antoine Duquesne, et par le vice-Premier ministre Louis Michel ressemble à une véritable opération de déstabilisation. Est-ce un hasard si, au même moment, des mandataires locaux, des parlementaires et même des proches collaborateurs de Milquet ont fait l’objet de diverses man£uvres d’approche de la part des ténors libéraux ? Aux uns, on proposait telle fonction bien rémunérée ou une place en ordre utile sur les listes électorales. Pire : des bourgmestres ou des échevins de communes de petite taille sont fréquemment mis sous pression afin qu’ils changent d’étiquette politique. En échange,  » on  » leur garantirait des subsides ou le déblocage miraculeux d’un dossier enlisé.  » Ah si tu choisissais mieux ton camp, tout serait plus facile pour toi !  » s’est entendu dire un bourgmestre CDH.  » Comme par hasard, nos investissements sont paralysés, là où des voisins libéraux peuvent se permettre des dépassements d’enveloppe « , commente un autre.

Au total, on peut douter de l’efficacité d’une telle tactique.  » Je n’imagine plus la présidente serrer la main à Louis Michel ou à Antoine Duquesne avant un bon moment « , dit ainsi un député CDH, évoquant les relations glaciales entre les deux partis. Dans un argumentaire plutôt sommaire, Duquesne en appelait explicitement à la constitution d’un front  » non socialiste « . Partenaire des libéraux à tous les niveaux de pouvoir, le PS d’Elio Di Rupo aura apprécié avec modération, lui qui, plus que jamais, conserve deux fers au feu à l’approche des élections régionales du 13 juin : étendre les coalitions violettes avec un allié qui redoute apparemment de perdre des plumes ou… s’allier à gauche avec le CDH et/ou Ecolo. Enfin, les derniers ralliements promettent au MR quelques déboires d’organisation. Voici donc le  » Mouvement  » habité par trois catégories de chrétiens, accourus par vagues successives et dont les intérêts semblent difficilement conciliables. Gérard Deprez et le MCC sont venus là parce qu’ils ne croyaient plus en l’existence autonome d’un parti chrétien. Le catholique pratiquant Richard Fournaux ne cache pas sa nostalgie du PSC, même s’il se déclare désormais en phase avec Deprez… qui n’est pas précisément son meilleur ami. Sans compter l’arrivée annoncée de certains leaders du CDF (Chrétiens démocrates francophones). Dissidents du CDH, ces conservateurs sont farouchement scotchés au  » C  » de chrétien et incarnent… tout ce que déteste Deprez.

Tel n’est plus le souci du CDH, dont le préjudice immédiat se chiffre à trois sièges parlementaires. Car les transfuges ne semblent pas disposés à rendre les précieux mandats à leur ancien parti, comme le code de déontologie interne qu’ils ont signé le leur impose pourtant. Un tel manque de loyauté est du reste fréquent dans l’arène politique. Dans dix jours, le tribunal civil de Bruxelles pourrait donner du grain à moudre au CDH qui espère créer une jurisprudence utile en obtenant la condamnation de l’échevin schaerbeekois Etienne Noël. Sentant l’oignon, ce dernier avait rallié le MR juste avant les élections communales de 2000, fatales au CDH. Il s’était également accroché à son fauteuil.

Pour l’heure, Joëlle Milquet et son parti semblent survivre sans trop de peine à l’affaire Fournaux, qu’ils ont minimisée. La colère s’est exprimée de manière collective – sans note discordante – et la contre-attaque n’a pas tardé. Il faut dire que l’incident pouvait porter un coup néfaste à la reprise de souffle actuelle du CDH. Même si les sondages, récalcitrants, tardent à confirmer l’embellie, le parti d’opposition est parvenu à passer plusieurs caps difficiles. Le changement de nom n’est plus contesté, la légitimité de la présidente est sortie renforcée de l’élection interne de septembre, quelques apports extérieurs ont donné du sang neuf et, surtout, la cohabitation difficile entre libéraux et socialistes a ranimé la flamme de l’espoir. Apparemment, les derniers événements ne devraient pas véritablement rouvrir le débat existentiel qui a fait rage avant et après les élections de 1999 : y a-t-il une vie après le PSC ?  » Les départs prévisibles sont désormais derrière nous « , lâche un député. Pour le moment. Car deux approches continuent à diviser les esprits. Les plus âgés, les moins patients ou les plus lucides estiment que le test de juin prochain sera déterminant : pas question de descendre sous la barre des 15 %. A leurs yeux, ou bien le CDH redeviendra le parti pivot qu’il était – et il gouvernera bientôt – ou bien il disparaîtra, forçant ses membres à choisir un autre camp (la gauche ou la droite). La jeune garde est moins stressée par les élections. Même si le parti ne  » pèse  » plus que 10 à 15 % des voix, elle semble décidée à maintenir l’embarcation à flot. Quoi qu’il arrive. Quant à Fournaux, Paque et leurs amis sceptiques, qui longeaient les lignes de touche depuis belle lurette,  » bon débarras « , chuchote-t-elle.

Philippe Engels

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