La victoire du chant

Le Reine Elisabeth 2004 a été mené rondement : demi-finales captivantes, finales détendues, on en aurait oublié le concours ! C’est bon signe

Le CD des meilleurs moments du concours sera en vente chez tous les disquaires dès le samedi 22 mai, sous le label Ambroisie.

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Déjà en demi-finales, les errements des éliminatoires étaient oubliés face à l’éclosion des talents. Les finales augmentèrent encore le plaisir. Ce ne fut pas toujours le cas et il suffit de se reporter aux deux derniers concours (violon et piano) pour se rappeler combien les demi-finales étaient plus captivantes que les finales… Alors que, dans le cadre du chant, c’est la variété musicale qui est de mise, que les airs sélectionnés sont plus sublimes les uns que les autres, et que, même si le recours aux  » extraits  » d’opéra peut faire tiquer les puristes, chacun d’eux (parlant des extraits) ouvre un monde de rêve et d’émotion, promenant l’auditeur à Séville, à Carthage ou à Vérone, au gré des livrets et des rôles. Parmi les atouts de ces finales 2004 figurait aussi l’excellente Academy of Ancient Music, placée sous la direction de Paul Goodwin û la musique baroque y a trouvé un grand réconfort û et, bien sûr, la présence de deux Belges, la basse Shadi Torbey et le baryton Lionel Lhote, dont on sait aujourd’hui qu’ils furent tous deux lauréats.

Que la jeune Polonaise Iwona Sobotka û les plus beaux aigus de la session û fût nommée première en a surpris plus d’un : sa cons£ur canadienne Hélène Guilmette, passée immédiatement après elle, avait fait preuve en tout des mêmes qualités û vocales et musicales û assises sur un professionnalisme, une technique et une puissance incomparables : elle fut nommée deuxième. Du haut de ses 22 ans, la Polonaise était la cadette du concours, la belle Guilmette en a cinq de plus… Les résultats des dernières années le confirment : au concours, la jeunesse est un atout, entre le rêve sur ce qui pourrait advenir et la reconnaissance de ce qui est accompli, le jury choisit le rêve.

Pour ce qui est de la suite du palmarès, on a retrouvé parmi les lauréats ceux qu’on espérait y voir, même si la merveilleuse mezzo moldave Diana Axentii n’y occupe que la cinquième place. Elle aurait pu être première, mais il est plus difficile de briller dans le registre de mezzo que dans celui de soprano, surtout avec la voix qui est la sienne, une voix exceptionnellement ronde et lumineuse, pas très puissante à ce stade, et donc en contradiction avec le tempérament de feu de la jeune femme… A l’opposé, la soprano roumaine Teodora Gheorghiu, colorature de légende, fit un parcours sans faute, chaque fois requise dans des airs ou des rôles sur mesure, se jouant des aigus les plus périlleux dans un sourire : elle est quatrième.

Quant aux  » simples  » finalistes non classés, ils n’en laisseront pas moins des souvenirs marquants : à commencer par la basse russe Vladimir Baykov, d’une puissance et d’une générosité telluriques, prix du public ! La soprano estonienne Aile Assonyi aura bouleversé tous les auditeurs, mais doit absolument revoir sa technique et surveiller sa justesse. Johannes Schendel peut être engagé demain comme soliste chez Herreweghe, la belle Talar Dekrmanjian et le séduisant Hye-Soo Sonn, voix caractérisées et excellents musiciens l’un et l’autre, n’auront aucun problème à se faufiler dans les castings. Reste, outre les Belges, la surprenante Mary Elizabeth Williams, qui aura donné beaucoup de bonheur aux uns, et suscité l’ire (parfois cruelle) des autres, une musicienne immense, hors normes et fabuleuse pour qui peut recevoir son chant.

Quant aux Belges, chacun d’eux a suivi à fond son itinéraire personnel : deux itinéraires radicalement différents, qui, sauf sur la photo du palmarès, n’avaient aucune chance de se croiser. C’est en renonçant à tout standard, en misant sur le particulier, que l’un et l’autre sont sortis du lot. Parcours atypiques ou même, pour Lhote, à contre-courant, mais parcours sans faute, et brillants. Au départ d’une voix superbe, Shadi Torbey, l’intello baroque, a géré ses prestations avec un mélange idéal de conviction et de stratégie, n’abordant rien qui le dépasse et se dépassant à chaque fois… Lionel Lhote, le surdoué instinctif (mais disposant de solides assises), a au contraire foncé dans les airs les plus périlleux du grand répertoire, en y mettant toute la gomme et en soulevant le public. Ils sont aujourd’hui les chanteurs les plus heureux du pays, on se réjouit qu’ils soient (encore…) proches et qu’on puisse continuer à les suivre.

Martine D.-Mergeay

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