La trêve ? Quelle trêve ?

Mission accomplie pour Guy Verhofstadt : il a engrangé des accords sur les terrains institutionnel et budgétaire. Mais de là à affirmer qu’il a facilité la tâche à Yves Leterme…

Guy Verhofstadt, Premier ministre intérimaire désormais auréolé des lauriers de  » sauveur de la Nation « , a réussi son double pari : engranger un accord institutionnel et boucler le budget de l’Etat pour l’année 2008. Le libéral flamand se retirera donc avec les honneurs, le 20 mars. Une réussite spectaculaire, pour un homme qui, il y a de cela une bonne décennie, traînait une réputation de  » baby Thatcher « . Aujourd’hui, le voici qualifié d’  » homme d’Etat « . Le hic, c’est que ce sont surtout les francophones qui ne tarissent pas d’éloges à son égard. Côté flamand, on est nettement plus réservé. D’abord, dans son propre parti, l’Open VLD : Karel De Gucht, Patrick Dewael et Bart Somers, pour ne citer qu’eux, ne partagent pas le même lyrisme lorsqu’ils évoquent le Numero Uno. C’est que, contrairement à Verhofstadt qui, promis-juré, cédera la barre gouvernementale à Yves Leterme à la fin du mois de mars, les autres personnalités libérales devront, elles, continuer à exister après cette cérémonie d’adieux que l’on devine théâtrale. Comment survivre à Verhofstadt ? Telle est leur angoisse. Au CD&V, le parti d’Yves Leterme, la gloire de Verhofstadt irrite aussi au plus haut point. On ne parle pas ici de Jean-Luc Dehaene, le  » plombier  » appelé en renfort, avec d’autres  » sages « , pour conclure une trêve institutionnelle, mais bien de la nouvelle génération sociale-chrétienne, nourrie au biberon du nationalisme flamand, en cheville avec les séparatistes de la N-VA et très remontée contre les francophones. Jo Vandeurzen, par exemple, ancien président du CD&V à la mine faussement débonnaire, ministre de la Justice du gouvernement intérimaire, mais également  » remplaçant  » de Yves Leterme pendant sa convalescence, n’attend qu’une chose : l’effacement de Verhofstadt et la consécration de Leterme comme Premier ministre. Du côté du SP.A, on n’est pas davantage enclin à saluer les prouesses de Verhofstadt : les socialistes flamands ont, certes, perdu les élections législatives de 2007, mais l’Open VLD n’y a guère brillé non plus. Or, depuis des mois, les libéraux affichent une détermination farouche à écarter, à tout prix, les socialistes du pouvoir : une attitude décidément fort peu fair-play…

Yves Leterme, sinon rien

Bref, en Flandre, un homme, un seul, fait l’unanimité : Yves Leterme. Plus les francophones laisseront entendre que, ma foi, l’on s’entend mieux en son absence, plus les Flamands ne jureront que par lui. S’il le faut, ils l’amèneront en chaise roulante et sous perfusion, mais ils lui feront ceindre l’habit de Premier ministre. Leur volonté est attisée, encore, par l’attitude de Didier Reynders, président du MR et vice-Premier ministre. Celui-ci se verrait bien succéder à Verhofstadt en mars. Théoriquement, il n’y a rien à redire à cette prétention : le MR a gagné son pari de supplanter le PS en Wallonie aux dernières élections, une victoire électorale lourde de symboles, qu’il n’a pu traduire, jusqu’ici, en victoire politique. Mais un fait nouveau est venu renforcer sa légitimité. Si Yves Leterme a remporté 800 000 voix de préférence aux dernières législatives, c’est, notamment, parce qu’il était le  » père  » de l’alliance signée entre son parti et la N-VA, séparatiste. Or, à quoi a-t-on assisté ces derniers jours ? A un éloignement de la N-VA de son  » grand frère  » social-chrétien : le parti de Bart De Wever a fait part de ses doutes sur les chances réelles de voir des compétences essentielles transférées à la Flandre dans un avenir proche, et a fait savoir qu’il ne soutiendrait pas le gouvernement  » définitif  » qui sera mis sur pied à Pâques. Certes, il apportera ses voix, au Parlement, au  » mini-accord  » institutionnel engrangé dernièrement au sein du Comité des sages : un tiens vaut mieux que deux tu l’auras. Mais il serait impossible, pour ce petit parti aux accents très nationalistes, de se présenter devant l’électeur, en juin 2009, sans victoire autrement plus substantielle. Stratégiquement, donc, c’est bien joué : en gardant un pied dedans et un pied dehors, la N-VA conserve sa capacité de faire chanter le CD&V, qui tremble à l’idée que son  » partenaire  » puisse, demain, lui préférer la Lijst Dedecker. Si les socialistes flamands montaient à bord de l’attelage gouvernemental, en mars, cela ferait retomber quelque peu la pression sur les sociaux-chrétiens : l’apport des élus SP.A compenserait largement l’éventuelle défection de ceux de la N-VA. Mais, on l’a dit, l’Open VLD n’est pas demandeur, et les socialistes flamands se montrent toujours aussi peu enthousiastes à l’idée de s’embarquer dans pareille galère alors qu’une petite cure d’opposition leur permettrait de se refaire une virginité électorale.

En attendant, cette  » demi-défection  » de la N-VA diminue le poids de la  » famille  » sociale-chrétienne à la Chambre : de 40 sièges, la voici virtuellement réduite à 34 sièges (si l’on soustrait les 6 sièges de la N-VA) ; la famille libérale, elle, compte 41 sièges. Il n’y a donc rien d’illogique à ce que Reynders caresse l’espoir de succéder à Verhofstadt au moment où passeront les cloches. Rien, si ce n’est que le PS et le CDH préféreraient vendre leur âme au diable plutôt que voir Reynders accéder à la tête du gouvernement, et que les Flamands, en particulier le CD&V, ne jurent que par Leterme.

Des lendemains qui déchantent

Une chose est sûre. La trêve institutionnelle et budgétaire que vient de vivre le pays ne cachera pas longtemps la dure réalité : la Flandre reste avide d’avancées régionalistes, le  » front francophone  » existe moins que jamais et la campagne en vue des élections régionales de 2009 va, encore, accroître la nervosité des troupes. Et, si la N-VA devait voter contre les décisions que prendra le prochain gouvernement fédéral, les Flamands auront vite fait leurs comptes : sans soutien extérieur (c’est-à-dire de Groen ! ou du SP.A), les éventuels compromis ne recevraient l’aval que de 42 parlementaires flamands sur 88. Une minorité. De quoi ternir la réputation de Leterme et de son parti, et garantir une nouvelle dégelée électorale aux libéraux flamands. On le voit : ce que l’on vient de saluer comme la paix des braves se révélera peut-être plus tôt que prévu une bombe à retardement. Le sort de la Belgique se trouve, plus que jamais, entre les mains des séparatistes flamands…

Isabelle Philippon

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