La  » touche Albert II  » : business, business

Pierre Havaux
Pierre Havaux Journaliste au Vif

L’anoblissement a ses modes, ses sautes d’humeur. Albert II a ses favoris, mais aussi ceux qui ne sont pas ou ne sont plus les bienvenus au club. Compliquée, la grande famille des anoblis !

Sources : Lettres patentes de noblesse 1993-2008, éd. Lannoo/Racine (2 vol.)

(1) Ne sont comptabilisés que les anoblis qui ont levé leurs lettres de patentes, à l’exclusion des actes de reconnaissance d’anciens titres.

Albert II anoblit deux fois plus que Baudouin Ier

Albert II aime faire plaisir. 299 roturiers anoblis en 19 ans de règne (1) : le roi tient une moyenne de 15,7 anoblissements par an. Nettement plus soutenue que celle de son défunt frère. Avec 330 anoblissements au compteur, mais en 42 ans de règne, le roi Baudouin s’en est tenu à une moyenne annuelle de 7,8 anoblissements.

Un emballement bien dans l’air du temps.  » Sous Baudouin, les divorcés pouvaient faire une croix sur l’anoblissement « , rappelle un initié.

Albert II ne gâte pas spécialement les Flamands

54 % des anoblis étiquetés néerlandophones, 46 % francophones. Albert II anoblit davantage de Flamands. Mais rapporté à la répartition linguistique de la population belge, le bilan du roi ne trahit pas de flamandisation significative de la noblesse belge.

Les Flamands se consolent au sommet de la pyramide : ils alignent 9 comtes et vicomtes (dont l’unique vicomtesse), pour 6 francophones.

Albert II reste fâché avec les nobles en jupon

?16 % d’anoblies. 48 nobles dames, perdues au milieu des 251 comtes, vicomtes, barons et chevaliers. L’anoblissement sous Albert II reste un bastion mâle, à 84 %.

Les sphères les plus élevées restent inaccessibles aux femmes. Seule exception : la vicomtesse Fazzi, épouse de feu le ministre libéral Willy Declercq, lui-même fait vicomte. Ce qui en fait le couple d’anoblis le plus titré par Albert II.

Pas une banquière, pas une sportive anoblie. Grande misère aussi côté business : à peine sept femmes actives en affaires baronifiées parmi 82 patrons. Les deux seules administratrices francophones de sociétés, Elisabeth Coppée et Elisabeth Lhoist, l’ont été… quand elles étaient veuves et à plus de 80 ans.

Seul le créneau caritatif affiche une touche féminine plus prononcée. La charité, bonne pour les baronnes ? Bonjour le cliché.

Albert II anoblit à l’âge de la retraite

Albert II anoblit en moyenne à 65,5 ans. Un bel âge. Et une sage précaution : l’anobli précoce a encore trop d’occasions de filer du mauvais coton. Et de ternir le blason de toute la noblesse.

Marie-France Botte, baronifiée à 35 ans pour sa lutte contre la prostitution enfantine avant de tomber avec fracas de son piédestal, hante encore les esprits. Le Palais mesure mieux le poids des ans.

Albert II a fait une fleur à Hilde Kieboom. Baronne à 38 ans à peine, la fondatrice-présidente de la communauté Sant’Egidio de Belgique a tout pour plaire au Palais : chrétienne progressiste, engagée dans un mouvement bien vu du Vatican ; mais aussi un plaidoyer remarqué pour l’amnistie des collabos flamands.  » Le profil type de la femme d’oeuvre « , décode un historien. Et, en prime, elle a son mot à dire au sein de la Commission sur les faveurs nobiliaires.

Ceux qu’Albert II anoblit avant tout : les entrepreneurs

29,8 % des anoblis. Le monde des affaires, c’est le core-business de l’anoblissement. La catégorie reine, depuis toujours choyée par le Palais, qui lui réserve un tiers de ses faveurs nobiliaires. 89 entrepreneurs anoblis sous Albert II, néerlandophones à 61 %, très majoritairement barons (63).

Albert reste content de ses capitaines d’industrie. Bonne nouvelle. Pas tant que ça, pointe Alain Finet. Ce maître de conférences en gouvernance d’entreprise à l’université de Mons s’inquiète d’une  » prolifération du modèle nobiliaire au sein de l’économie belge « . Vingt-sept comtes, barons ou chevaliers recensés dans les organes de contrôle des entreprises du BEL 20 ; 50 % d’anoblis dans les conseils d’administration des holdings de contrôle de Solvay et d’UCB.  » L’omniprésence de personnes anoblies ou issues de familles nobles donne une connotation très tribale au sein des conseils d’administration.  »

Cette grande tribu a son port d’attache : le Cercle de Lorraine,  » sorte de microcosme de la noblesse économique en Belgique « , avec son comité d’honneur aux trois quarts anobli.

L’anoblissement, passage quasi obligé pour s’intégrer dans les grandes dynasties familiales qui ont fait fortune. Alain Finet parle de  » labellisation par l’anoblissement « . C’est peut-être bon pour l’ego et pour l’avancement. Mais ce serait, selon le chercheur, étouffant pour l’esprit critique des non-anoblis et pervers pour le système de gouvernance des grandes entreprises.

Ceux qu’Albert II anoblit peu : les politiques

2,3 % des anoblis. Le monde politique peut se rabattre sur le titre aussi prestigieux de ministre d’Etat.

Peu de grands formats anoblis par Albert II : les ex-ministres PSC Charles Hanin et PVV Karel Poma, le CVP Paul De Keersmaeker qui était surtout administrateur de la Kredietbank et d’Interbrew. Albert II a su se montrer fort généreux avec le vicomte Willy Declercq. L’anoblissement en politique a d’ailleurs une touche libérale prononcée, plus modérément démocrate-chrétienne. Pas du tout socialiste.

Ceux qu’Albert II n’anoblit plus

Les banquiers : 4,7 %. Leur étoile n’a pas attendu la grande claque financière de 2008 pour pâlir. L’heure de gloire du comte Lippens (Fortis), des barons Huyghebaert (KBC), Cardon de Lichtbuer (BBL), Peterbroeck (Petercam) et autres François Narmon (Crédit communal) remonte aux années 1990 du règne d’Albert II. Toute une époque : celle aussi de l’espoir déçu de voir émerger une grande banque belge.

Les déboires du système bancaire ont donné le coup de grâce.  » Hors de question de proposer pour le moment un banquier à l’anoblissement. L’opinion publique ne le comprendrait pas « , confirme ce membre de la Commission.

Les sportifs : 1,6 %. Derrière Eddy Merckx,  » le cannibale  » baronifié en 1997, le peloton des sportifs anoblis a vite fondu. L’ex-coureur de fond Gaston Roelants et le roi du billard Raymond Ceulemans ont encore décroché les titres de baron et de chevalier en 2002. Depuis, Albert II réserve ses précieux trophées pour d’autres talents. Ce qui, au passage, prive les francophones du moindre champion anobli.

Les  » people  » : fin de partie. Luc Varenne, en chevalier reporter sportif ; Pierre Romeyer, le baron cuisinier ; Toots Thielemans, en baron harmoniciste ; Adamo et Julos Beaucarne, les chevaliers chanteurs, Annie Cordy, la baronne. Un vrai festival.

Au sein de l’aristocratie de vieille souche, on a fini par se pincer le nez.  » A quand un chauffeur de bus ?  » s’est-on offusqué.  » Ils en avaient marre de devoir accueillir des gueux anoblis « , confie un habitué des aristos.

Le hasard a bien fait les choses : à partir de 2003, une remise de distinctions honorifiques est venue se coupler à l’octroi des faveurs nobiliaires. En même temps que les anoblis, d’autres célébrités ont droit à l’ordre de Léopold ou à l’ordre de la Couronne. Du sur-mesure pour Amélie Nothomb, Helmut Lotti ou Justine Henin.

Comme par enchantement, le flot des  » people  » anoblis s’est tari depuis Annie Cordy. Pour la petite histoire : c’est de justesse que la chanteuse de Tata Yoyo a été repêchée baronne en 2004.

Ceux qu’Albert II n’anoblit pas

Les syndicalistes. Toutes les fédérations patronales ont leur lot de dirigeants baronifiés. Et pour le monde syndical, la même chose ? Non. Scandale ? Non : les défenseurs du monde du travail ne sont pas demandeurs. Michel Nollet, ex-leader de la FGTB, s’en porte fort bien :  » Je n’aurais pu concevoir d’être anobli. Me retrouver en baron rouge ? Les travailleurs se seraient bien foutus de ma g…  » Le Palais a la délicatesse de ne pas mettre les dirigeants syndicaux dans l’embarras.

La procréation médicalement assistée. La grande oubliée par Albert II. La lutte contre la lèpre, le sida, la tuberculose ou le cancer a ses anoblis. La chirurgie et les soins palliatifs aussi. Mais la fécondation in vitro ou l’insémination artificielle : néant. La Belgique, pionnière, y a pourtant acquis de belles lettres de noblesse. Sauf chez Albert II, qui ne veut apparemment pas le savoir. Sa religion le lui interdirait-elle ?  » Etrange « , regrette TomasD’Hooghe, président du Collège des spécialistes belges en médecine de reproduction.

Les musulmans. Même  » s’il vaut mieux être plus près de l’autel que du temple « , dixit un baron, les anoblis comptent des agnostiques, des libres-penseurs, des Juifs. Le tour d’un musulman viendra.

Le must, attribué au compte-gouttes

Le roi a l’embarras du choix quand il veut gâter un anobli plus qu’un autre. Sa formule favorite : la concession de noblesse héréditaire, qui anoblit la famille ; avec un titre personnel de chevalier, baron, vicomte ou comte, qui disparaîtra avec son titulaire.

Albert II sait monter dans les tours si affinités. Le must, attribué au compte-gouttes : l’extension du titre de noblesse aux descendants,  » nés et à naître de mariage  » [sic]. Cadeau royal, notamment fait au comte François de Radiguès, le compagnon des randonnées en moto avec Albert II. Mais le plus couvert d’honneurs par le roi reste l’ex-industriel Georges Jacobs : il finira comte, autorisé à s’appeler Jacobs de Hagen.

Le diable peut se cacher dans les détails. Ainsi les barons Van Daele et Grauls, gratifiés à l’identique de cette exceptionnelle faveur à titre héréditaire. Mais sous une formule tellement alambiquée qu’elle semble avoir été taillée sur mesure pour eux seuls.

Frans Van Daele ? Etiqueté CD&V, il fut, jusqu’à sa retraite, à la fin 2012, le chef de cabinet du président du Conseil européen Van Rompuy. Jan Grauls ? Etiqueté lui aussi CD&V, il est ex-conseiller diplomatique du prince Philippe et le très influent secrétaire général des Affaires étrangères. Ces deux hommes ont en commun d’être cités comme possible chef de cabinet du futur roi Philippe.

Ceux qu’Albert II apprécie d’anoblir : les ordres religieux

Un  » plus  » : l’appartenance à un ordre religieux chrétien, affichée par une bonne quinzaine d’anoblis. Le plus couru, l’ordre du Saint-Sépulcre de Jérusalem : Georges Jacobs y est commandeur, la princesse Mathilde y est dame de Grande-Croix. Et le prestigieux ordre de Malte : Albert II y a reçu la distinction de Bailli Grand-Croix.

Ceux qu’Albert II refuse d’anoblir

Les séparatistes et antimonarchistes. Cela tombe sous le sens.

Les ex-collabos. Avoir appartenu aux Jeunesses hitlériennes, ça ne pardonne pas : l’ex-patron des patrons belges et CEO d’Agfa-Gevaert André Leysen y a perdu toute chance d’être un jour anobli.

Les exilés fiscaux. Gloires sportives belges mais résidents monégasques : le Palais préfère faire l’impasse.

Ceux qui déçoivent Albert II

Le naufrage de Fortis a rendu son titre surfait. Qu’importe : comte un jour, comte toujours. Maurice Lippens peut être content de n’être pas britannique. Il n’a pas subi le sort réservé à son ex-confrère sir Fred Goodwin, redevenu en un clin d’oeil Fred Goodwin pour avoir conduit la Royal Bank of Scotland à sa perte.

Pas de  » commission de déchéance  » en Belgique. Seule la justice peut désanoblir pour cause de condamnation criminelle. Du jamais-vu, depuis au moins dix ans. Mais les tribunaux héritent de trois anoblis comme clients : le baron Luc Vansteenkiste et le chevalier Vincent Doumier ont à répondre en correctionnelle de délit d’initié dans le cadre du holding Bois Sauvage. Et le comte Maurice Lippens est inculpé dans le dossier Fortis. Mauvaise pub.

Ceux qu’Albert II anoblira peut-être

Un nom de baron en puissance, évoqué parmi d’autres qui auront fait rayonner la Belgique : Herman Van Rompuy (CD&V), pour sa présidence du Conseil européen. On prend les paris.

PIERRE HAVAUX

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