La stratégie de la tension

De l’élargissement de l’Otan à la crise du Kosovo, Moscou multiplie les déclarations agressives. Toutes les occasions sont bonnes pour mettre à l’épreuve une Union européenne perçue comme un ventre mou.

C’est le discours le plus agressif d’un leader russe depuis la fin de la guerre froide.  » Qui parle ? Celui que les sondages donnent aujourd’hui comme le prochain président des Etats-Unis d’Amérique, le sénateur John McCain. De qui parle-t-il ? D’un certain Vladimir Poutine et de son intervention, le 10 février 2007, à la conférence de Munich sur la sécurité, un rendez-vous traditionnel transatlantique. Fidèle à son style, brutal, le Russe y a dressé sa vision. Celle d’un monde où, comme il l’a dit le 26 avril 2005 au Parlement,  » la plus grande catastrophe géopolitique du xxe siècle aura été la dissolution de l’Union soviétique « . Celle d’une Russie, riche de ses pétrodollars, qui aspire à recouvrer son rang de super- grand, passé à la trappe de l’Histoire en même temps que l’ex-URSS. A Munich, Poutine a ainsi condamné l’hyperpuissance américaine et sa prétention supposée à ériger un  » monde unipolaire, non seulement inadmissible, mais tout à fait impossible « . Il a dénoncé l' » emploi hypertrophié, sans aucune entrave, de la force militaire dans les affaires internationales qui plonge le monde dans un abîme de conflits successifs « . Plus précisément, il a pointé l’élargissement de l’Otan, qui  » n’a rien à voir avec la modernisation de l’Alliance ni avec la sécurité en Europe « , mais représente une  » provocation sérieuse qui abaisse le niveau de la confiance mutuelle « .

Cette rhétorique d’intimidation est l’aboutissement d’une dégradation rapide des rapports avec l’Ouest. La menace, proférée, le 22 février, par le représentant russe auprès de l’Alliance d’un recours à la  » force armée  »  » si l’Otan dépasse son mandat au Kosovo  » en est l’ultime rebondissement. En guise de soutien, Dmitri Medvedev a rendu, le 25 février, une visite fraternelle à Belgrade. Déjà, le 20 avril 2007, un mois avant le sommet UE-Russie de Samara, le commissaire européen au Commerce, Peter Mandelson, déclarait que le  » seuil de méfiance  » était inédit  » depuis la fin de la guerre froide « .

Boycott, harcèlement, pressions, taxes, menaces

De fait, les crises bilatérales entre la Russie et les Etats de l’Union européenne s’enchaînent à un rythme de plus en plus poussé. Appel au boycott des produits danois après la tenue, en octobre 2002, à Copenhague, d’un congrès tchétchène ; interruption des fournitures de pétrole à la Lettonie en 2003 et à la Lituanie en 2006 ; harcèlement de l’ambassadeur britannique par des activistes proches du Kremlin (les nachi) en 2006, après que le diplomate eut assisté à une conférence de l’opposition ; pressions et offensive cyberterroriste originaire de Russie et visant l’Etat estonien en mai 2007, après le déplacement d’un mémorial dédié au soldat de l’Armée rouge à Tallinn. La Suède et la Finlande, aussi, se sont vu infliger des taxes sur leurs exportations de bois, après avoir exprimé leurs réserves sur la dérive autoritaire du régime. La République tchèque et la Pologne (par ailleurs longtemps soumise à un embargo sur le porc par Moscou, pour des raisons prétendument sanitaires), enfin, ont été menacées par Poutine d’être prises pour cibles si elles acceptaient l’implantation sur leur sol de bases reliées au bouclier antimissiles américain.

De tous les Etats européens, c’est pourtant le Royaume-Uni qui fait figure de mire favorite. Moscou n’a jamais toléré que Londres, fidèle à sa tradition libérale de droit d’asile, se mue en capitale de l’opposition au Kremlin. La justice britannique a refusé d’extrader l’oligarque Boris Berezovski. Dans le même temps, les sociétés Shell et British Petroleum ont dû revoir à la baisse leurs participations dans les gisements gaziers de Sakhaline II et Kovytka.

Le refus russe d’extrader le principal suspect du meurtre, à Londres, de l’opposant Alexandre Litvinenko, en novembre 2006, s’est soldé, à l’été suivant, de chaque côté, par des expulsions de diplomates et des restrictions sur les visas de voyage frappant des officiels. La fermeture, en janvier 2008, des bureaux du British Council à Saint-Pétersbourg et Ekaterinbourg n’est que le dernier épisode de cette montée de la tension.

En toile de fond, c’est bien le règlement de la guerre froide que Moscou veut réviser. Ainsi le Kremlin maintient-il des troupes et des armes dans la Transnistrie sécessionniste, en Moldavie, en dépit du traité de réduction des forces conventionnelles en Europe (CFE), qui prévoyait leur retrait avant la fin de 2002. Moscou cherche par ailleurs à limiter, lors des élections, les droits des observateurs de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe et viole ses engagements au Conseil de l’Europe, dont la Russie est pourtant membre.

Comment expliquer cette crispation entre une Russie et une UE qui  » se disent partenaires, mais ne semblent ni l’une ni l’autre savoir ce que signifie leur partenariat « , comme le relève Anne de Tinguy (1), professeur à Sciences po à Paris ? Faut-il y voir un effet d’une différence de nature entre deux modèles politiques, l’un démocratique, libéral, postnational, l’autre, plus autoritaire et plus nationaliste ? Peut-être.  » L’impression de fermeté, d’assurance, voire d’arrogance de Moscou doit aussi se mesurer à l’aune de la fébrilité et de l’inconstance européennes « , note Thomas Gomart, chercheur à l’Institut français des relations internationales. Au jeu du diviser pour mieux régner, les Russes sont, il est vrai, passés maîtres. En novembre 2006, l’ambassadeur russe auprès de l’Union européenne décrivait ainsi tranquillement la Bulgarie  » en bonne position pour devenir notre cheval de Troie en Europe « . La Grèce, un partenaire important dans la construction des pipelines, et Chypre, principale base des sociétés offshore russes – ce qui fait de l’île le premier investisseur étranger en Russie – défendent, auprès de l’UE, les positions de Moscou sur l’énergie et la politique de voisinage dans l’ex-espace soviétique (Moldavie, Caucase, etc.).

Moscou se pose en modèle concurrent de l’UE

Ce n’est pas un hasard si ce sont dans ces dernières zones que l’épreuve de force a été portée à son paroxysme.  » Les Russes vivent mal la transformation de leur ancien empire, résume l’ambassadeur de Pologne à Paris, Tomasz Orlowski. La Crimée a été leur destination de vacances rêvée pendant soixante ans et le club de football dont ils étaient le plus fier, c’était le Dynamo de Kiev. Ni l’une ni l’autre ne sont aujourd’hui russes. « 

En jouant de la carotte et du bâton en Ukraine et en Biélorussie (la guerre du gaz, en janvier 2006, dans une main, un régime d’immigration et de commerce privilégié dans l’autre) et en réaffirmant son droit de regard dans le Caucase et en Asie centrale, Moscou rêve de se poser en modèle concurrent de l’UE au moment où cette dernière repousse à une date indéfinie ses perspectives d’élargissement. La bataille pour la redéfinition des sphères d’influence ne fait que commencer. l

(1) Sous la direction de laquelle est publié Moscou et le monde, éd. Ceri-Autrement.

Jean-Michel Demetz

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