La route des  » sois « 

Le petit livre printanier jaune et vert à la main, préparez votre voyage sur les scènes du KunstenFestivaldesArts : 294 artistes, 16 pays, 35 spectacles et performances et autant d’explosions artistiques !

Du 28 avril au 22 mai.

Tél. : 070 222 199. www.kunstenfestivaldesarts.be

Centre du festival : Beursschouwburg, 20-27, rue Orts, à 1000 Bruxelles.

Un bouquet de printemps, vif et violent, qui fleurit dans 19 lieux de Bruxelles, un champ de  » sois « , uniques et universels, qui brisent les clichés, jouant à  » saute-frontière  » des genres et des langues, avec les yeux grands ouverts sur l’ailleurs et ses fractures. Depuis dix ans et 9 éditions, le KunstenFestivaldesArts reste la seule manifestation internationale (et bicommunautaire, à l’aune belge) de cette ampleur à Bruxelles. Et cette floraison de spectacles du monde entier se transforme en une inestimable bouffée d’oxygène et de sang neuf qui nourrit ceux qui s’y frottent. Sa fondatrice et directrice, Frie Leysen, persiste et signe en dotant Bruxelles d’une carte bigarrée aux couleurs de la terre. Elle sème en mai les graines qu’elle a récoltées toute l’année en sillonnant les continents et… les quartiers de Belgique. Cette femme, baroudeuse solitaire, campe inébranlablement sur l’horizon de l’aventure, avec ses risques : elle ose programmer 16 créations mondiales en 23 jours ! Elle ose aussi forcer les deux communautés à se regarder les yeux dans les yeux, à mettre en commun leurs escarcelles  » subsidiantes « , au forceps parfois : surtout du côté de la Communauté française, qui rechigne à comprendre et à apprécier que Bruxelles devienne durant un petit mois le rendez-vous de l’innovation en théâtre, danse, musique et arts mêlés, qu’elle attire nombre de programmateurs étrangers qui viennent y faire leur marché et autant de critiques internationaux qui découvrent  » aussi  » nos artistes ! En outre, le Kunsten se déploie en authentique festival qui n’a pas renié le sens étymologique de la fête. Les créateurs ne se contentent pas de jouer puis de repartir aussi vite : ils rencontrent le public et les autres artistes, ils investissent, avec les spectateurs, le fameux  » salon « , installé cette année dans le tout neuf Beursschouwburg, au c£ur de la ville. Les papilles s’y restaurent, les gosiers s’y abreuvent, les esprits bourdonnent en ruche. Là se concentre la circulation des informations et des documents en tout genre (audio, vidéo, papier…) : une organisation et une animation du collectif multimédia  » Glamor Is Undead « .

Frie Leysen répugne à tricoter des thématiques trop souvent cousues de fil blanc, mais elle parle volontiers pour cette édition de  » l’art du déplacement « , de la  » route des sois « , de ces  » sois  » qui sont l’engagement profond de chaque artiste. Deux pistes se tracent dans l’espace, l’une européenne (Belgique, Grande-Bretagne, Italie, Allemagne, Pologne, Lettonie), l’autre filant vers l’Orient (Turquie, Iran, Liban, Inde…). Déplacement signifie aussi exil, départ, perte du corps et de l’esprit. Un exemple, fort, qui nous concerne : les ex-sabéniens (comme sujets et interprètes) seront ainsi au centre de la création de Rimini Protokoll, un collectif £uvrant à Berlin et à Francfort, salué par la critique allemande comme  » les meilleurs  » de la nouvelle génération . Sabenation, Go Home and Follow the News (re)joue l’histoire de la compagnie aéronautique belge par ses propres acteurs, de la gloire naissante à la disparition, broyée par l’économie et la politique.  » Du théâtre comme une copie pirate du monde par les yeux de la vie « , annonce Rimini Protokoll, qui a fait du travail scénique avec des gens hors du milieu théâtral, une ligne de force de sa dramaturgie.

L’enquête sur une disparition, individuelle cette fois, est aussi au centre de Looking for a Missing Employee, du Libanais Rabih Mroué, au travers des relations de presse d’un fait divers aux relents politico-financiers. Du Liban encore, la création d’un hôte fidèle du festival, The Atlas Group : My Neck Is Thinner Than a Hair ( » Ma nuque est plus fine qu’un cheveu « ) ou la tragédie des voitures piégées à Beyrouth dans les années 1980, sous la forme d’une  » performance conférence  » qui présente les résultats de l’investigation sur la portée de ces actes de guerre. Enquête encore avec la jeune troupe italienne Fanny & Alexandre : leur Ada, a Family Chronicle/Ardis II, d’après le dernier roman de Nabokov, explore le labyrinthe psychique d’un couple incestueux, frère et s£ur, dans une obsessionnelle quête de la mémoire.

La folie autodestructrice revient aussi en force avec la fable atroce des Purifiés de Sarah Kane, telle que l’a mis en scène Krzystof Warlikowski, tête de pont du théâtre en Pologne : un enfer, un coup de poing au ventre. Noir de noir, le Kunsten cette année ? On devrait rire (même jaune) avec le Revidents (le Revizor) de Gogol, version de l’enfant terrible du théâtre letton, Alvis Hermanis qui plonge la satire fantastique de 1836 dans les années 1970, en Russie : du réalisme soviétique archéologiquement reconstitué, entre chorégraphie et bande dessinée ! Gardons un coup de c£ur pour la compagnie romaine Scimone Sframeli, dont on se souvient de l’éblouissant Festa. Les revoici avec Il Cortile, ou une arrière-cour, ses immondices et ses clochards métaphysiques, fraternels…

De nos belges terres, plus créatives que jamais (108 artistes sur 294 !), fleurira l’art musical de Eric Sleichim : Men in Tribulation, théâtre et opéra sur un texte de Jan Fabre… à travers le cerveau d’Antonin Artaud. On attend aussi Zouzou Leytens, admirable scénographe passée à la création avec In the Forest Is a Monster, mosaïque de textes, chansons, interviews, lumières… pour résister à tous les  » monstres « , et encore la Compagnie multilingue de Buelens Paulina que mènent Manah Depauw et Marijs Boulogne autour de Good Habits, qui devrait ressembler à un art explosif d’un nouveau  » savoir-vivre « . Que notre butinage partial, subjectif, dans les 35 projets du KunstenFestivaldesArts, ne bride cependant pas vos propres choix !

Michèle Friche

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